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Un paysan a été tué par les gendarmes

24 juin 2017 / Marie Astier (Reporterre)

Jérôme Laronze a été abattu il y a un mois de trois balles tirées par un gendarme. Cet agriculteur de 36 ans était en fuite après un contrôle de l’administration dans sa ferme de Trivy, en Saône-et-Loire. Ses proches se battent pour que justice soit faite dans cette affaire où erreurs de la gendarmerie et de l’administration pourraient se cumuler.

  • Trivy (Saône-et-Loire), reportage

Six coups de feu, dont trois qui l’ont atteint. Jérôme Laronze, agriculteur de 36 ans, est mort le samedi 20 mai 2017, sur un chemin de Sailly, en Saône-et-Loire, tué par les balles d’un gendarme. Il était au volant de sa voiture, aurait foncé sur les deux agents qui s’approchaient, et qui ont tiré. L’auteur des coups de feu mortels est mis en cause dans une information judiciaire pour « violences avec arme ayant entraîné la mort sans intention de la donner », suivie au tribunal de Chalon-sur-Saône.

Une issue dramatique, après une traque de neuf jours dans les collines bocagères de la campagne charolaise. Le paysan était recherché depuis le jeudi 11 mai, date à laquelle des agents de l’administration étaient venus contrôler sa ferme, accompagnés de plusieurs gendarmes. Jérôme Laronze les aurait alors menacé avec son tracteur, avant de s’enfuir.

La Direction départementale de la protection des populations (DDPP), qui menait les contrôles, et les gendarmes le considéraient donc comme dangereux. La famille et les proches de Jérôme Laronze, eux, le décrivent comme quelqu’un d’engagé, de brillant, qui défendait ses idées, mais par les mots. Jamais par la violence.

« Un grand gaillard jovial, gentil, disponible »

« Aucune situation d’irrégularité administrative en agriculture ne peut justifier qu’un paysan soit abattu comme un criminel », s’indignait l’appel pour la veillée qui a eu lieu le mardi 20 juin, un mois après la mort de Jérôme. Le mot d’ordre, ce soir-là : « Mémoire et justice pour Jérôme », inscrit en larges lettres sur une banderole autour de laquelle environ 300 personnes se sont rassemblées. Le lieu de rendez-vous était symbolique, fixé au square de la Paix, à Mâcon, non loin du palais de justice.

L’événement était organisé à l’appel de la famille, de la Confédération paysanne — le syndicat auquel Jérôme adhérait —, et des antennes locales d’associations comme la Ligue des droits de l’homme (LDH), Alternatiba, Attac, etc. Dans l’assemblée, beaucoup de paysans, d’adhérents de ces organisations, et aussi des proches, des voisins, des amis. Par exemple, Frédéric : « On a été à l’école ensemble, a-t-il raconté. Après mon divorce, il m’a beaucoup aidé, moralement et financièrement. Il avait le cœur sur la main. » Ou encore Antoine, qui venait tous les mardis en tant qu’ouvrier agricole travailler à la ferme. Les larmes aux yeux, le jeune homme s’est rappelé les journées passées en compagnie du paysan : « Il m’a appris tellement de choses. La politique, le savoir-vivre. Il savait parler de tous les sujets. Le mardi, c’était la journée d’éveil… » Chantal et Jean-Claude, eux, avaient rencontré Jérôme Laronze à la fête de la Confédération paysanne locale, en août 2015. « Il avait cuisiné une blanquette délicieuse pour 200 personnes. C’était un grand gaillard jovial, gentil, disponible. » « Quels qu’aient pu être ses démêlés administratifs, le dénouement est inadmissible, a ajouté Guy, qui s’était joint à la discussion. Il a été abattu comme un chien. »

Un demi-cercle s’est formé autour de la banderole et du micro. L’une des sœurs de Jérôme, Marie-Pierre Laronze, a commencé. « Jérôme était une personne harcelée », a-t-elle expliqué, reprenant une longue lettre envoyée par son frère à la DDPP l’année passée, décrivant une série de contrôles menés « dans des conditions traumatisantes et indignes », selon les mots de l’agriculteur.

Mardi 20 juin, lors de la veillée pour Jérôme Laronze, à Mâcon.

« Cela fait un mois que quelque chose s’est passé, qui n’aurait jamais dû arriver », a repris ensuite Laurent Pinatel, porte-parole national de la Confédération paysanne, dénonçant l’immense pression subie par les agriculteurs lors des contrôles. « Il y a des gens qui sont venus avec un fusil-mitrailleur dans une ferme pour voir si des vaches avaient bien une boucle à l’oreille. (…) Une espèce de chape de plomb est en train de s’installer tranquillement sur cette affaire. Il faut se mobiliser pour que justice soit faite. » Christian Celdran, président de la LDH de Chalon-sur-Saône, s’est interrogé : « Une enquête menée par les gendarmes sur les gendarmes peut-elle vraiment faire toute la lumière ? »

« La façon dont cela s’est terminé, ce n’est pas passé »

Si les médias nationaux en ont peu parlé, dans le coin, l’affaire a beaucoup secoué. Dans le village de Trivy (Saône-et-Loire), où vivait Jérôme Laronze, la chaleur écrasante de cette journée de rassemblement a imposé un calme qui n’était qu’apparent. Un peu au-dessus du bourg, un plan d’eau bordé de fleurs précède la grande maison familiale aux volets bleus, désormais fermés. Personne ne circule dans les imposants bâtiments agricoles, mais la bordure de pierres calcaires du potager semble avoir été refaite récemment. Des outils sont posés là. Les vaches pâturent.

La ferme familiale de Jérôme Laronze.

Une voisine refuse de parler. Le maire, lui, hésite. « On savait qu’il y avait un problème agricole dans cette ferme, mais la façon dont ça s’est terminé, ça, ce n’est pas passé », lâche l’élu, Bernard Seigle-Vatte, depuis son bureau en face de l’école communale. À moins d’un kilomètre de la mairie, en bas de la côte, le tenancier du Restaurant du midi montre immédiatement une lettre manuscrite, écrite après la mort de Jérôme. Bernard Descaillot connaissait l’éleveur depuis tout petit. « Pendant la traque, on ne parlait que de ça, il y avait des flics partout, on avait l’impression qu’ils cherchaient Mesrine », raconte le restaurateur. Qui a gardé tous les exemplaires du Journal de Saône-et-Loire parlant de l’affaire. Son fils Sébastien : « Regardez la photo du chemin où il a été abattu, il y avait largement la place à côté de la voiture, il n’y avait pas de risque pour les gendarmes. »

Bernard Descaillot et son fils Sébastien.

En effet. L’enquête préliminaire a exclu la légitime défense pour les deux gendarmes présents ce jour-là. La famille, qui s’est rendue à la gendarmerie locale le soir même, s’interroge. Ce samedi après-midi fatidique, « quand les gendarmes l’ont trouvé, il semble qu’il était assoupi dans sa voiture. A-t-il eu vraiment le temps de la démarrer ? » se demande Marie-Noëlle, une de ses sœurs. Par ailleurs, pendant les neuf jours où il était recherché, « il est revenu plusieurs fois chez lui », assure-t-elle. Pourquoi les gendarmes n’ont-ils pas réussi à l’intercepter à ces occasions ? Pourquoi ne surveillaient-ils pas mieux la ferme ?

Autre partie essentielle de l’enquête, celle concernant les contrôles réalisés par la DDPP. Ils avaient commencé en 2010, a expliqué sa famille dans un long message sur la page Facebook qu’elle a créée, « Justice pour Jérôme ». Il avait environ une centaine de bovins, pour une centaine d’hectares, en bio. Il lui était essentiellement reproché de ne pas être à jour dans le suivi de ses vaches, qui doivent toutes être identifiées dès leur naissance, ou de ne pas respecter les « contraintes vétérinaires », affirme encore ce texte. « Puis plus rien jusqu’en 2014, où les contrôles ont repris », poursuit-il. Pourquoi à ce moment-là ? Ses sœurs rappellent que c’est le moment où Jérôme a adhéré à la Confédération paysanne, syndicat critiquant fortement le système agricole actuel. « Son engagement et sa liberté de ton pouvaient déranger », estime encore leur message sur Facebook.

Autres informations délivrées : depuis 2015, Jérôme n’avait plus le droit de vendre ses bêtes, et il avait reçu cette même année une condamnation pénale — dont on ne connaît pas la teneur — à la suite d’une action de la DDPP pour opposition à contrôle et maltraitance animale. Par ailleurs, il fustigeait « ces réglementations à foison [qui] pénalisent les plus faibles sans véritablement empêcher les scandales sanitaires et apporter au consommateur final les garanties espérées ».

Les trois sœurs et les nièces et neveux de Jérôme Laronze, mardi 20 juin, à Mâcon.

L’éleveur avait peu partagé ses problèmes. Et surtout pas avec ses collègues de la Confédération paysanne, qui en ont eu connaissance tardivement. Ce n’est qu’en juin 2016, à la suite d’un contrôle s’étant mal passé — quelques bovins effrayés par les contrôleurs se seraient précipités dans un ruisseau et en seraient morts —, qu’ils ont été mis au courant. Lors de la visite suivante de la DDPP, Jérôme n’était pas seul, car accompagné d’une de ses sœurs et de trois personnes de la Confédération paysanne. « Ce jour-là, on a presque tout remis à plat », se rappelle Agnès Vaillant, animatrice de la Confédération paysanne 71. « Il n’y avait que deux gendarmes, il sont partis avant la fin du contrôle parce que ça se passait bien », ajoute Marc Grozellier, l’un des syndicalistes présents.

« Il avait besoin de soins, et l’administration le savait »

Mais les tracasseries administratives n’étaient pas terminées pour autant. Les papiers permettant de reprendre les ventes de bovins ont mis des mois à arriver. Jérôme a continué de perdre pied, comme en témoigne une longue lettre envoyée début mai au Journal de Saône-et-Loire, qui en a publié des extraits. Il y écrit avoir alors pensé au suicide : « Muni d’une corde et d’un tabouret, je me mis en route en direction de la résidence de l’agent de la DDPP. » Et encore : « Moi l’Al Capone de l’élevage qui nécessite d’être mis sous le joug de huit gens en armes, moi le faussaire qui doit prouver ses déclarations par des tests ADN. »

Un désarroi identique à celui de nombreux agriculteurs, souligne d’ailleurs la Confédération paysanne dans un communiqué annonçant la mort tragique : « Nous mettons ici en question, l’absence de prise en compte de la détresse des hommes, souvent seuls dans leur ferme, confrontés à l’humiliation d’un contrôle qui peut parfois faire agir les paysans au-delà de la raison. »

Dans le cas de Jérôme Laronze, « il avait besoin de soins, et je suis en colère parce que l’administration le savait », dit Marc Grozellier. « On avait aussi alerté le maire de Trivy, la gendarmerie de Cluny », rappelle sa sœur Marie-Noëlle Laronze. Pourquoi la famille et la Confédération paysanne n’ont-elles pas été sollicitées pour le contrôle du 11 mai 2017 ? Seul Bernard Taton, agriculteur adhérent du syndicat, a eu un appel la veille. « Mais je partais à un enterrement, je n’ai pas compris, d’après ce qu’on m’a dit, que c’était pour le lendemain ! »

Mardi 20 juin, lors de la veillée pour Jérôme Laronze, à Mâcon.

Ce jour-là, les inspecteurs de la DDPP sont arrivés accompagnés de gendarmes. Combien ? On ne le sait pas encore exactement, probablement une dizaine. « Ils étaient d’une brigade spéciale, le peloton de surveillance et d’intervention », croit savoir sa sœur Marie-Noëlle. « Ils venaient faire l’inventaire des bovins afin de saisir le troupeau quelques jours plus tard », révèle-t-elle. Quand la tension est-elle montée ? Pourquoi a-t-il fui ? L’enquête est en cours. Pour la famille, il n’y a pas de doute, il y a à la fois eu bavure de la gendarmerie, et erreur de la DDPP de Saône-et-Loire. Cette dernière n’a d’ailleurs pas pipé mot depuis la mort de Jérôme Laronze.

Afin de pouvoir suivre l’enquête de près, et demander si nécessaire des investigations complémentaires, la famille de Jérôme et la Confédération paysanne ont décidé de se porter partie civile. Mardi soir, à la fin de la veillée, les personnes présentes avaient dessiné en lettres de lumière le prénom de Jérôme. Et elles se promettaient de revenir, en ce square de la Paix, à Mâcon, tous les 20 de chaque mois.

DES TRAINS DE FRET…ICI ET MAINTENANT !

 

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Nous étions près de 400 militant-e-s de SUD-Rail réunis le mardi 4 avril dernier à Ambérieu, dans l’Ain. Le choix de ce site était judicieux, car c’est un carrefour ferroviaire de premier ordre, à la jonction des lignes venant du Nord (Paris, Dijon…), allant vers le sud (Lyon, la Méditerranée), ainsi que sur les Alpes, la Suisse et surtout l’Italie. C’est l’axe fret par excellence sur le trajet Lyon-Turin, et de ce fait, il a été très tôt équipé d’un grand triage et d’un dépôt. Mais voilà, c’était avant, avant le libéralisme, les cars Macron, la dérèglementation des transports ; et donc le dépôt est un champ de ruines, le triage fonctionne au ralenti, servant uniquement de relais pour un maigre trafic fret où les privés ont pris le dessus sur l’opérateur historique, et les trois lignes qui se rejoignent, quoi que remarquablement équipées (électrification, garages actifs, installations de contre-sens, bloc automatique) sont hélas très loin d’être saturées. A preuve, lors des différentes interventions, et alors que nous étions à quelque mètres des voies principales, la voix des orateurs n’a été perturbée par aucun passage de trains de fret. On ne peut pas en dire autant du trafic incessant des camions sur les autoroutes environnantes. Seul le trafic TER apporte encore un peu d’animation en gare.

C’est pourquoi il y a urgence à agir pour remettre les trains de marchandises sur les rails sous-utilisés, et ce pour des impératifs économiques, sociaux, écologiques, sans oublier la sécurité que seul le rail peut offrir pleinement. Et ce sans attendre, ni même souhaiter, la réalisation de projets pharaoniques tels le tunnel de base Lyon-Turin, qui ne bénéficierait qu’aux actionnaires privés, pour un coût financier et écologique démesuré et qui ne serait supporté que par les citoyens. Le trafic existe, les installations aussi, alors, où est le problème, sinon le diktat des choix économiques et politiques uniquement guidés par le lobby routier. Des trains sur des rails, ici et maintenant, c’est possible, et c’est nécessaire! C’est ce que nous sommes venus crier avec force et conviction. Merci aux orateurs, tant syndicaux que politiques, merci aux organisateurs de cette journée qui redonne le moral, et un coup de chapeau à Daniel Ibanez, président de l’association contre le tunnel de base du Lyon-Turin, pour son érudition ferroviaire et ses propos lucides et pertinents.

 

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Halte aux violences policières !

A Paris, des milliers de personnes demandent la fin des violences policières

20 février 2017 / par Emilie Massemin (Reporterre)

Samedi 18 février, plusieurs milliers de personnes se sont rassemblées à Paris pour témoigner de leur soutien à Théo et dénoncer les violences policières. Le constat est unanime : la police tue, en toute impunité.

 

Paris, reportage

Ils étaient 2.300 selon la police, 4.000 à 5.000 selon les organisateurs, a avoir bravé le barrage de CRS pour participer au rassemblement contre les violences policières, samedi à 15 heures place de la République, à Paris. Cette mobilisation de soutien à Théo, violé par la matraque télescopique maniée par un policier lors d’une interpellation le 2 février à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) a été organisé par des associations antiracistes (SOS Racisme, Cran, Ligue des droits de l’Homme, Mrap…), des syndicats (CFDT, CGT, FSU), des organisations lycéennes et étudiantes (Fidl, Unef, UNL, Fage…), auxquelles s’est associé le Syndicat de la magistrature.

Omar Slaouti, du collectif du 19 mars, brandit une bannière « Urgence, notre police assassine » avec ses amis. Il n’est pas venu par adhésion pour les associations organisatrices, mais pour défendre les victimes et leurs familles et « faire s’exprimer la voix des invisibles ». Son organisation œuvre pour que justice soit faite à Ali Ziri, un retraité de 69 ans mort le 9 juin 2009 à l’hôpital d’Argenteuil (Val-d’Oise), après être tombé dans le coma pendant sa garde à vue. « La procédure contre le policier a débouché sur un non-lieu alors qu’on a retrouvé vingt-sept hématomes sur le corps de la victime et que le rapport médico-légal explique le décès par une technique d’immobilisation typique employée par la police, dénonce le militant. On estime qu’il ne s’agit pas de bavures mais de violences quasi structurelles commises en toute impunité. »

fotosOmar Slaouti : « Il ne s’agit pas de bavures, mais de violences quasi-structurelles commises en toute impunité 

Au nord-ouest de la place, les prises de parole officielles s’enchaînent sur une petite estrade. Louis-George Tin, du Conseil représentatif des associations noires (Cran), énumère la longue liste « des jeunes gens maltraités, tabassés, trucidés » par les forces de l’ordre. « Chaque mois, un jeune, souvent noir ou arabe, décède de manière suspecte dans un contexte policier. Le plus souvent, les policiers coupables s’en sortent sans encombre, souligne-t-il. Amnesty international a appelé ça la culture de l’impunité. Il est temps que cela cesse ! »

Mais le pouvoir reste inflexible : comme le rapporte un représentant du syndicat des avocats de France, « cette semaine a été votée à l’Assemblée nationale une nouvelle loi sur la sécurité publique, obtenue par quelques policiers séditieux à la tête de manifestations non autorisées. Elle permet à certains policiers de rester anonymes dans les procès-verbaux et autorise les policiers à tirer sans qu’il y ait de péril imminent. » Et de souligner, sous les applaudissements, l’injustice flagrante entre le traitement accordé aux forces de l’ordre et celui infligé aux habitants des quartiers populaires et aux manifestants : « Nous-mêmes ici nous n’obtenons rien, même pas de récépissé alors qu’il s’agissait d’une promesse électorale. Nous voulons une égalité devant la justice ! »

Cette injustice, Emmanuel Gordien, du Comité marche du 23 juin 1998 (CM98), l’a vécue personnellement. « Il y a 38 ans, en février 1979, mon frère Jacques, 20 ans, rentrait tranquillement le soir après ses cours quand quatre policiers l’ont interpellé à la station Stalingrad. Dans un sous-sol du métro, ils lui ont dit de se déshabiller. Quand il a été tout nu, il a reçu des gifles, on l’a frappé avec une serviette mouillée, à plusieurs reprises. Mon frère, qui était étudiant ingénieur, a abandonné ses études. Il a dit qu’il ne se sentait pas chez lui en métropole, et il est parti en Guadeloupe dès le mois de juin. »

Document4Emmanuel Gordien : « Quand mon frère a été nu, il a reçu des gifles, on l’a frappé avec une serviette mouillée »

Un témoignage glaçant, accueilli par un tumulte de cris de colère. « Alors on fait quoi ? On fait des bisous ? », s’énerve un grand type noir, encouragé par les huées. Au milieu de la foule, un groupe de jeunes encapuchés, aux visages couverts d’écharpes et de foulards, lance un choeur de « Tout le monde déteste la police ! Tout le monde déteste la police ! » et chahute Abdoulaye Diarra, vice-président de l’Unef, pendant son allocution.

« Des policiers tuent, mentent et criminalisent la victime à titre posthume »

Il faut attendre l’intervention d’Amal Bentounsi pour qu’un calme relatif revienne. La fondatrice du collectif Urgence notre police assassine revient sur la mort de son frère Amine, 28 ans, tué d’une balle dans le dos par un policier à Noisy-le-Sec en avril 2012. « Le processus est exactement le même à chaque fois : des policiers tuent, mentent et criminalisent la victime à titre posthume ! Damien Saboundjian a d’abord menti en essayant de nous faire croire qu’Amine était un braqueur et le menaçait d’une arme, avant qu’on découvre qu’il lui avait tiré dans le dos. Malgré ça, Jean-Marc Hellere, le même magistrat qui avait prononcé un non-lieu dans l’affaire d’Ali Ziri, a influencé les jurés pour acquitter le policier au nom de la légitime défense », se révolte-t-elle. Le feuilleton judiciaire n’est toutefois pas terminé : « Un procureur a décidé de faire appel de cette décision, en disant que si ce policier n’était pas condamné, autant lui accorder un permis de tuer. » Le procès en appel aura lieu du 6 au 10 mars.

4Amal Bentounsi : « Le processus est toujours : des policiers tuent, puis criminalisent la victime »

Franco Lollia, de la brigade anti-négrophobie, proteste quant à lui contre « l’appellation de casseurs en parlant de manifestations contre l’injustice. Alors que quand des agriculteurs lancent des pneus enflammés sur les CRS, on les appelle des manifestants ! Nous exigeons que nos révoltes soient reconnues comme légitimes ».

Malgré ces témoignages poignants, Radija refuse de se laisser abattre. « Je suis maman d’un enfant de 16 ans. Dans notre banlieue des Ulis, en Essonne, l’affaire Théo a entraîne des incidents. Il y a un sentiment d’injustice très fort. C’est pour ça que nous avons décidé, en tant que papas et mamans, de descendre dans les rues pour appeler au calme », explique cette agent de sécurité incendie en montrant sa pancarte « les mamans de banlieue pour la justice et la paix ». Longtemps militante à SOS Racisme, elle a quitté l’association, puis s’en est récemment rapprochée. « Le rôle des organisations est important, pour créer un observatoire de ce qui se passe et faire des propositions pour avancer. »

6Radija : « Nous avons décidé, en tant que mamans et papas, de descendre dans les rues pour appeler au calme »

« La question des violences policières va être centrale à l’élection présidentielle »

Sabrina ne partage pas cet enthousiasme pour l’action des grandes organisations anti-racistes. « Ce rassemblement est une mascarade, gronde-t-elle en regardant les derniers drapeaux s’éloigner au fur et à mesure que se vide la place. Aucune famille de victime n’était invitée, ni la famille de Théo, ni celle d’Adama Traoré, ni celle d’Amine Dieng, alors qu’elles ont des choses à dire et sont légitimes à le faire. Amal Bentounsi s’est imposée de force sur l’estrade. » Elle appelle néanmoins à un rassemblement massif pour la marche du 19 mars prochain pour la justice et la dignité. « Avec ce qui s’est passé pour Adama Traoré et Théo, cette question des violences policières va être centrale dans l’élection présidentielle, prédit-elle. Les politiques vont devoir se positionner. Le seul à l’avoir fait pour l’instant est Benoît Hamon – un peu. François Hollande, qui est allé au chevet de Théo, peut refuser de signer le décret d’application de la nouvelle loi sur la sécurité publique, pour qu’elle ne soit jamais appliquée. »

5Sabrina : « Les politiques vont devoir se positionner sur les violences policières »

Mourad, réalisateur de documentaires, acquiesce gravement. « Un de mes oncles a été jeté dans la Seine par des policiers en 1961, témoigne-t-il. Le gouvernement explique tout par l’état d’urgence, mais ça ne justifie rien. On ne peut pas accepter que des personnes soient tuées ou mutilées par des agents dépositaires de l’autorité publique. »

Soulé et son fils Abdoul, 14 ans, [photo de tête de l’article] regardent s’envoler les fumigènes et les bâtons contre les lignes de CRS. « On est venus protester parce qu’on ne trouve pas normal que la police se croit tout permis », lâche Abdoul. Lui-même, qui habite aux Ulis, observe « parfois des tensions entre les jeunes et la police, mais rien de très grave ». Soulé est néanmoins préoccupé. « Quand on voit comment la police traite les jeunes des quartiers issus de l’immigration… Du coup, on en parle en famille, pour prémunir nos enfants. Ce n’est pas normal de devoir parler de ça, mais malheureusement ça fait partie de l’éducation. » Pour lui, rien ne sera réglé tant que les mentalités n’auront pas évolué, notamment en matière de racisme. « Quand on voit un syndicaliste dire que l’insulte Bamboula est convenable, pas si grave que ça, on est exaspéré, soupire-t-il. C’est normal qu’on ait peur »

 

Transports : La route progresse au détriment du rail

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Une étude sur vingt-cinq ans des modes d’acheminement des marchandises souligne la difficulté à faire croître le ferroviaire et le fluvial

Malgré les engagements fermes des différents gouvernements depuis le Grenelle de l’environnement (2007) en faveur du développement des modes de transport « doux », fluvial et ferroviaire, le routier progresse. Pour les marchandises et les voyageurs, près de 90  % du transport se fait par la route, explique le Commissariat général au développement durable (CGDD), qui dépend du ministère de l’environnement, de l’énergie et de la mer, dans une étude, « Les infrastructures linéaires de transport : évolution depuis 25 ans », publiée le 3  janvier.

Si les chiffres relatifs aux transports en France sont publiés chaque année dans le cadre des comptes des transports de la nation présentés à l’Assemblée nationale, cette étude réalisée par le service de l’observation et des statistiques permet de montrer l’évolution sur un quart de siècle. Et celle-ci ne va pas dans le sens du report modal destiné à permettre le passage sur rail et sur fleuve du fret.
Fin de la sidérurgie
Depuis vingt-cinq ans, le transport de marchandises s’est développé essentiellement sur les infrastructures routières, en dépit de la loi d’août  2009 de mise en œuvre des engagements du Grenelle de l’environnement, qui avait fixé l’objectif, d’ici à 2020, d’augmenter à 23  % la part du transport non routier et non aérien de marchandises. En  2007, les transports alternatifs à la route représentaient 12,8  % du transport terrestre intérieur de marchandises. Huit ans plus tard, ce pourcentage n’atteint que 12,9  % (2,3  % pour le fluvial et 10,6  % pour le ferroviaire). Ces modes représentaient 23,2  % du fret en  1990.

La fin de la sidérurgie et du charbon et la crise économique de 2008 peuvent expliquer la baisse du recours au fluvial et au ferroviaire, très utilisés pour transporter les minerais et les matériaux lourds.” Le ferroviaire n’a pas gagné de parts par rapport à la route, résume Véronique -Paquel, économiste à la sous-direction des statistiques des -transports. Au total, en vingt-cinq ans, le transport routier de marchandises, mesuré en tonne-kilomètre, s’est accru de 44  %, le fluvial de 4  %, quand le ferroviaire baissait de 34  %. “

Ce recul s’explique notamment par les prix bas des carburants ces dernières années ainsi que par l’abandon de l’écotaxe, le dispositif destiné à taxer les camions sur les routes. « Quand on transporte des marchandises par le rail, on doit payer l’électricité, le service du transport, l’amortissement de

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Finances Publiques

Quand l’argent de vos cotisations retraite accélère le réchauffement climatique

par Ivan du Roy, Olivier Petitjean

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L’argent que gère le Fonds de réserve des retraites est censé garantir aux générations futures le bénéfice d’une protection sociale. Problème : une partie des excédents de cotisations retraites est investi dans des secteurs très polluants et des entreprises controversées. Basta ! et l’Observatoire des multinationales ont étudié la liste de ces placements, qui profitent notamment à Total, Shell, Gazprom, Monsanto, ou même à l’industrie du tabac ! Le Fonds de réserve des retraites sera la cible d’une campagne de mobilisation animée par le mouvement écologiste 350.org. Objectif : que les institutions financières retirent leurs investissements des secteurs qui contribuent fortement au changement climatique.

C’était l’une des idées du gouvernement Jospin : créer un fonds de réserve pour les retraites afin de financer dans la durée les pensions des retraités, en particulier les dépenses supplémentaires générées par les « papy boomers ». Il s’agissait d’assurer la viabilité du régime des retraites pour les générations futures, au-delà de 2020. Le fonds a été mis en place en 2001. Il devait être abondé à hauteur de 130 milliards d’euros à l’horizon 2015. Cet objectif ne sera jamais atteint. Le fonds gère cependant aujourd’hui 34 milliards d’euros d’actifs. L’argent placé provient principalement des excédents de différentes caisses de retraite – donc de nos cotisations – et de prélèvements sociaux sur les revenus du patrimoine. Le fonds est hébergé par la Caisse des dépôts et consignations (CDC), le principal établissement financier public, et est doté d’un conseil de surveillance composé de parlementaires et de représentants syndicaux et patronaux.

Censé garantir aux générations futures de pouvoir bénéficier du système des retraites quand elles vieilliront, ce fonds contribue paradoxalement à ternir leur avenir. Car il participe de manière non négligeable au réchauffement climatique en plaçant des centaines de millions d’euros dans des activités très polluantes. Basta ! et l’Observatoire des multinationales – avec l’appui du mouvement pour la justice climatique 350.org – se sont plongés dans le portefeuille d’actions et d’obligations détenus par le Fonds de réserve pour les retraites (FRR) dans des centaines d’entreprises. Il détient des investissements directs dans 60 des 100 premières entreprises mondiales du secteur pétrolier et gazier, et dans 21 des 100 premières entreprises mondiales de charbon. Soit plus de 920 millions d’euros au service des secteurs les plus émetteurs en CO2, selon notre décompte des actions et obligations d’entreprises détenus par le fonds au 31 décembre 2013. Lire la suite »

Charlie Hebdo contre Dieudonné

Charlie Hebdo contre Dieudonné, ou le débat problématique de la liberté d’expression en France.

Aurélie Vialette, docteur ès Lettres, professeure et chercheuse à l’Université de Stony Brook à New York.

Article publié dans le journal « la Jordana »(Mexique).

Alors que la presse à l’étranger a les yeux tournés vers la France depuis le massacre au siège de Charlie Hebdo, je constate sans aucun étonnement la façon dont le débat sur la violence contre une publication satirique se transforme en débat sur les défaillances de la justice française, la laïcité, et les principes de liberté et d’égalité. Nombreux sont les journaux qui ont comparé les dessins satiriques des caricaturistes du Charlie Hebdo avec les déclarations antisémites de Dieudonné M’bala M’bala, voulant démontrer ainsi les contradictions de la société française en ce qui concerne la liberté d’expression.

 

Les dessins satiriques et polémiques du Charlie Hebdo, une publication hebdomadaire de gauche, séculaire, athée, contre le racisme, contre les extrémistes de droite, ont peuplé les kiosques français depuis sa création dans les années 70. Ces dessins, et tout particulièrement ceux qui se moquaient de la religion musulmane, ont servi de justification pour deux attentats terroristes, l’un en 2011 et l’autre, plus sanglant, qui s’est soldé par la mort de 12 personnes le 7 janvier 2015. Dieudonné, en revanche, a été arrêté plusieurs fois pour ses propos antisémites et a vu ses spectacles censurés à plusieurs reprises en France, en Belgique et au Canada. Dieudonné parle de la Shoah comme d’« un acte pornographique de la mémoire », il affirme que le Sionisme est « le sida du Judaïsme » et a dit, avant les élections présidentielles de 2012 que le prochain président serait sans doutes « un ami d’Israël, un pédophile et un violeur d’enfants ».

 

Le débat sur les contradictions de la liberté d’expression en France vit le jour suite aux déclarations de Dieudonné et à son arrestation –vue par certains comme une injustice – et à la soit disant protection du message de Charlie Hebdo –perçue comme une hypocrisie. Mais de là à affirmer que les déboires de Dieudonné M’Bala M’Bala avec la justice française soient le résultat d’une politique de protection de la communauté juive française et d’une persécution de la communauté musulmane comme l’a fait le journaliste du New York Times Kenan Malik le 16 janvier 2014, il y a des limites http://www.nytimes.com/2015/01/17/opinion/dont-limit-speech-in-france.html?ref=opinion&_r=1).

 

La France, oui, est un pays où le racisme est malheureusement chaque jour plus important. Elle n’a pas résolu son conflit colonial, elle n’a pas non plus trouvé de solution satisfaisante à l’immigration, et l’on pourrait élaborer longue liste de sujets problématiques sans réponse de la part du gouvernement. En France, les minorités sont constamment sujettes à la violence policière, physique ou verbale, et aux discriminations dans les banlieues parisiennes. Les jeunes y sont marginalisés, et malgré les soit disant efforts des gouvernements successifs, de gauche comme de droite, pour favoriser l’intégration des plus défavorisés, le paysage national français présente une fracture sociale chaque année plus profonde. Mais là n’est pas vraiment toute la question, n’est-ce-pas ? Comme l’a dit Laurent Joffrin dans Libération le 14 janvier 2014, Dieudonné diffame des personnes, incite à la haine et fait peur, alors que Charlie Hebdo publie des caricatures, critique nos sociétés et nos symboles, et nous fait rire (http://www.liberation.fr/societe/2015/01/14/malefique_1180862).

 

Vu de l’étranger, il semblerait que Charlie Hebdo n’avait d’autre mission que de bafouer la religion musulmane. Les journalistes et opinionistes en tout genre impriment dans l’opinion publique internationale une vision limitée de la réalité journalistique française. Leurs lecteurs, pour la plupart n’ayant jamais entendu parler de Charlie Hebdo avant le massacre, le prennent pour argent comptant. Et internet, de plus, n’y est pas pour rien. La sélection d’images qui circulent dans les médias sociaux est tellement limitée et tronquée que les citoyens d’autres pays sont de fait confortés dans l’idée que Charlie Hebdo est une publication raciste protégée par la justice française qui, en même temps, emprisonne ses artistes comiques comme Dieudonné.

 

L’ignorance n’a plus de place au 21è siècle puisque tout le monde obtient une alphabétisation électronique que personne ne remet en question. « Je suis connecté donc je sais ». Voilà le slogan de la génération Wi-fi, Facebook et Twitter. Mais cette connaissance limitée est trompeuse. Il lui manque, entre autres, la proximité culturelle et politique à l’objet sur lequel on exprime une opinion –ce qu’on appelait la « rigueur contextuelle ». Qui, en quelques semaines à peine, a pris le temps de consulter les centaines de numéros de Charlie Hebdo pour vérifier le type d’idéologie qui s’y trouve ? Qui l’a fait y trouvera, donc, un combat contre l’obscurantisme sous toutes ses formes. Ce combat met bien des personnes mal à l’aise, non pas parce qu’il contiendrait un soit disant blasphème (un délit qui n’a pas lieu d’être en France puisqu’il a été supprimé lors de la Révolution française) mais plutôt parce qu’il dénonce les dictatures des fondamentalistes religieux et que, dans un monde qui préfère croire que penser, ça met mal à l’aise. Qui l’a lu comprendra que la religion n’était pas non plus le seul cheval de bataille de Charlie Hebdo, mais que le gouvernement français et ses politiques envers les immigrés y prenaient aussi pour argent comptant. Il y en allait de même pour le Front National (dont le fondateur, Jean Marie Le Pen est justement le parrain d’un enfant de Dieudonné). Le Front National, première cible de Charlie Hebdo, rappelons-le.

 

Mais le problème est épineux, bien entendu, car sans une minime connaissance de terrain, et en particulier des codes culturels d’un pays, sans une recherche profonde des pratiques sociales, on ne peut comprendre pleinement une publication. Voilà pourquoi les débats sont détournés et amenés vers d’autres terrains qui permettent aux friands des nouvelles rapides sur internet de donner leur avis, de participer à des débats virtuels qui deviennent viraux et transforment, malheureusement, une information qui petit à petit, devient officielle.

 

Terrorisme et climat

Terrorisme : et si on cherchait les causes du côté du changement climatique ?

Barnabé Binctin (Reporterre)

 

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2015 devait être l’année du climat, elle est pour l’instant celle du terrorisme, qui inonde médias et vie politique depuis les attentats de Paris. Mais le terrorisme est-il étranger à l’enjeu climatique ? Des chercheurs montrent les interdépendances entre réchauffement climatique et développement du terrorisme.


Après un Conseil européen des Affaires étrangères exceptionnel, qui s’est tenu lundi 19 janvier à Bruxelles, puis l’annonce, mercredi 21, d’un plan anti-terroriste par le premier ministre Manuel Valls, la lutte contre le terrorisme occupera aujourd’hui l’agenda du Forum économique mondial de Davos.

François Hollande, « l’homme de Davos 2015 » selon La Tribune, doit y intervenir. Il y parlera, du terrorisme et du climat. Terrorisme ET climat ? Lire la suite »

Kaoré : Burkina Faso

 

La liaison retraité(e)s lançait en juin 2011 lors de la semaine décentralisée de Massevaux, une souscription pour la construction d’une classe dans un petit village du Burkina Faso, le village de Kaoré.

Vous avez été régulièrement informé par le journal Le Lien de l’évolution de ce projet.

Deux ans après cette initiative, des retraités, des syndicats, la Fédération, ont par leur participation permis de construire cette classe « en dur » , ouverte à des élèves de CP depuis le 1er octobre 2013.

Vendredi 14 février, une délégation de retraités s’est rendue au Burkina pour inaugurer cette classe.

 

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Chaque retraités à pris en charge le coût de son voyage (vol, hébergement…) .

La délégation est porteuse d’une somme de 3000 € alloué par la fédération, votée par la majorité des syndicats lors du dernier conseil fédéral.

Cette somme sera exclusivement consacrée à l’équipement de cette école du village de Kaoré : matériels scolaires, livres, amélioration des classes existantes…

Travail du dimanche !

 Le vrai-faux « mouvement social », nouvelle forme de lobbying patronal ?

Nadia Djabali

 

Les partisans du travail dominical peuvent être satisfaits. La législation devrait être réexaminée en 2014. Cela fait suite à plusieurs mois de mobilisation de salariés de grandes enseignes de distribution réclamant l’ouverture de leur magasin le dimanche. Rarement un « mouvement » d’une ampleur très modeste n’aura été autant médiatisé et politiquement écouté. Retour sur une mobilisation pas vraiment spontanée, qui a bénéficié d’un soutien patronal actif, juridique et médiatique.

Automne 2013. Les rassemblements de salariés des enseignes de bricolage Leroy Merlin (groupe Mulliez) et Castorama (Kingfisher) se succèdent, toujours plus médiatisées les unes que les autres. Constitués en collectif, les « Bricoleurs du dimanche » revendiquent une seule et même chose : pouvoir travailler « librement » le dimanche. Donc assouplir, voir abolir, les réglementations qui obligent les grands magasins à fermer boutique lors du repos dominical – sauf dérogation ou localisation« exceptionnelle » [1]. Mais comment donc des salariés de deux enseignes concurrentes ont pu s’unir et s’organiser avec autant d’efficacité, en l’absence de relais syndicaux ?

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Une agence de com’ organise la lutte

Ils ont bénéficié du soutien actif des directions de Castorama et de Leroy Merlin, qui représentent 70% du marché du bricolage en France. Les deux enseignes ont mis la main au portefeuille pour que le collectif s’offre les services de leur agence de communication, les Ateliers Corporate. L’une des missions des Ateliers : « Élaborer les systèmes d’influence pour agir là où se construisent les opinions, où se forgent les convictions ». Et pour rendre cela possible, « identifier tous ceux, journalistes, blogueurs ou prescripteurs, qui par leur capacité d’influence, contribueront à exprimer la transformation de l’entreprise. » Pour résumer, il s’agit de transformer les intérêts privés des actionnaires de Leroy Merlin et Castorama en intérêt général, pour les consommateurs et les salariés. Et à chaque rassemblement ou rendez-vous de justice important, Stéphane Attal, l’un des directeurs associés de l’agence, veille au grain.

L’agence est plutôt efficace. Le 2 octobre devant l’hôtel Matignon, une manifestation de 150 personnes réussit à attirer six chaînes de télévision (France 2, France 3, France 5, Canal+, iTélé, BFMtv), quatre radios (France Inter, France Info, RTL, Radio classique), et trois quotidiens (Le Figaro, L’Humanité et Le Parisien) ! C’est Xavier Yvon, qui émarge également aux Ateliers Corporate, qui précise la raison du rassemblement à un haut fonctionnaire de Matignon venu à la rencontre des manifestants. D’un geste de la main, il indique à ce même fonctionnaire qui est le porte-parole du mouvement que le Premier ministre recevra quelques minutes plus tard.

Des consultants choisissent les slogans

Un bel exemple d’auto-organisation spontanée des salariés. Et une réactivité impressionnante de Matignon qui aurait surpris le moindre collectif de chômeurs ou de mal-logés. Une attention peut-être due au fait qu’une ancienne directrice associée des Ateliers Corporate, Florence Bonetti, dirige depuis août 2013 la communication du Parti socialiste. La différence entre la communication corporate et la communication politique est de plus en plus ténue.

Tout commence un an plus tôt, en décembre 2012. Quelques jours après l’assignation en justice de Leroy Merlin et Castorama par Bricorama, l’agence de communication anime une réunion de crise. Une centaine de salariés approchés par leur direction sont présents. « L’après-midi, on a été divisé en sous-groupes pour travailler sur différents thèmes, comme les moyens d’actions à mettre en place, le nom du collectif, etc. En présentant notre travail aux consultants, certains ont eu l’impression que le débat était orienté et qu’ils nous menaient là où ils le voulaient. Ils ont d’ailleurs éliminé pas mal de nos idées et au final les moyens d’action que nous avons arrêtés ressemblaient beaucoup à ceux qu’ils nous avaient présentés le matin », raconte un témoin, interrogé par le site Huffingtonpost. Le témoin précise que cette journée est organisée sur son temps de travail et que la direction a tout financé, y compris les frais de déplacement et le buffet.

Des « Bricoleurs du dimanche » très corporate

À l’issue de cette journée, l’offensive est lancée sur les réseaux sociaux. Des comptes Facebook et Twitter sont ouverts. Gérald Fillon, salarié de Leroy-Merlin depuis 2011 est désigné porte-parole des « Bricoleurs du dimanche ». En relation constante avec Stéphane Attal, il enchaîne ensuite entretiens télé, radio et presse écrite. Outre le coaching des Ateliers Corporate, le mouvement « spontané » des Bricoleurs du dimanche a bénéficié de l’aide du site mesopinions.com. Ce site se présente comme « le premier site de pétitions et de sondages en France » et invite les internautes à créer gratuitement, signer et partager leurs pétitions « pour faire la démocratie ensemble ». La sauvegarde des baleines y côtoie le soutien au bijoutier de Nice, la dénonciation des élevages pour foie gras y avoisine la pétition des « bonnets verts » contre la TVA à 10% dans les transports en commun.

L’équipe du site a tellement été emballée par cette campagne pour travailler le dimanche qu’elle a publié deux pétitions en ligne sur le même sujet. Coïncidence ? La directrice de publication de Mesopinions se nomme Géraldine Poissonnier-Mulliez, fille d’un membre de la famille Mulliez, propriétaire du groupe Auchan qui possède également les magasins Leroy Merlin. D’autres protagonistes sont opportunément entrés dans la danse. Un collectif baptisé « Yes Week-End », reprenant le slogan des Bricoleurs, a été créé le 30 septembre 2013. Jean-Baptiste Jaussaud, son porte-parole, est également le porte-parole d’une association intitulée « Liberté Chérie ». Proche du Nouveau centre, l’association s’est spécialisée dans la contre-contestation sociale, face aux syndicats pendant le mouvement des retraites ou face aux étudiants occupant leurs universités contre le Contrat première embauche (CPE, en 2006). « Laissez-nous travailler, le soir et le dimanche », tel est leur mot d’ordre…

Sondages patronaux

Autre coup main, celui de la Fédération des magasins de bricolage (FMB). En avril dernier, elle a commandé un sondage à l’institut CSA dont les conclusions sont sans appel : 74% des habitants en région parisienne souhaitent l’ouverture des magasins de bricolage le dimanche. Rappelons que la FMB a pour objectif de défendre les intérêts de ses membres auprès des pouvoirs publics, parapublics ou des organisations associatives. Parmi ses adhérents : Castorama et Leroy Merlin.

 

Une pléthore de sondages, quasiment tous favorables au travail dominical, ont également fleuri cet automne. Citons celui de l’institut Montaigne, un groupe de réflexion très proches du patronat néolibéral, publié fin septembre. Selon ce sondage, 80% des Français seraient favorables à l’ouverture des magasins la dimanche. Quelle était la question posée ? « Selon vous le gouvernement devrait-il laisser les magasins de bricolage qui le souhaitent ouvrir le dimanche ? ». Les réponses auraient sans doute été plus nuancées si la question avait été « Souhaitez-vous travailler dans un magasin de bricolage le dimanche pour arrondir vos fins de mois ? ».

Patron, salariés, même combat, même avocat

« Les bricoleurs du dimanche » ne nient pas la participation de leurs patrons à leur mouvement « spontané ». « Oui, nous sommes financés par nos enseignes en ce qui concerne les manifestations, les transports et autres petits déjeuners dans les magasins, explique un membre du collectif. Et oui une agence de communication nous accompagne, toujours financée par nos enseignes car cela demande beaucoup de budget, et qu’il est très important de parler de ce sujet dans de bonnes conditions. » Des salariés en lutte assistés par leurs patrons, ça c’est de l’innovation !

Ils ne sont pas les seuls. Des salariés de Sephora (groupe LVMH) ont assigné en justice un collectif de syndicats [2] qui avait obtenu la fermeture du magasin Sephora des Champs-Élysées à 21 heures. Les salariés ont été assistés par une avocate que le groupe LVMH connaît bien : Joëlle Aknin. C’est elle qui représente Christian Dior Couture lorsque la maison négocie l’arrivée du styliste Raf Simons comme directeur artistique en avril 2012. À la tête du groupe Christian Dior, Bernard Arnault, également propriétaire de LVMH. En 2005, c’est déjà Joëlle Aknin qui représente LVMH dans le conflit qui oppose le groupe de luxe au créateur japonais Kenzo Takada.

Lobbying efficace

Le 27 septembre, les salariés de Sephora ont été déboutés par la justice. On ne sait pas s’ils ont payé eux-mêmes les honoraires de l’avocate. Ils se sont cependant offerts une pleine page de publicité dans le Journal du Dimanche, Le Parisien et Le Figaro. Le prix de la pleine page au Parisien se négocie entre 66 000 et 182 000 euros. Une publicité financée avec leur 13ème mois ?

Toutes ces actions n’auront pas été vaines. Le rapport de Jean-Paul Bailly, ancien PDG de La Poste, commandé par le Premier ministre Jean-Marc Ayrault et remis le 2 décembre, préconise une augmentation des dérogations. Celles accordées par les maires pourraient passer de cinq dimanches travaillés par an à douze. Le rapport refuse cependant les dérogations permanentes, suggérant même que le secteur de l’ameublement, pour l’instant autorisé à ouvrir le dimanche, ferme boutique ce jour-là. Il reviendra au législateur de le décider. En attendant une nouvelle loi, Jean-Paul Bailly souhaite « inscrire provisoirement » et jusqu’au 1er juillet 2015, les magasins de bricolage dans la liste des magasins autorisés à ouvrir le dimanche. Comment revenir en arrière ensuite ?

Comptons sur le lobbying des grandes enseignes pour veiller au grain. D’autant que leurs projets de centres commerciaux géants se multiplient, et qu’il faudra bien, pour les rentabiliser, qu’ils ouvrent le dimanche. La méthode pourrait également faire des émules dans d’autres secteurs, comme on l’a vu sur l’écotaxe, pour mettre en porte-à-faux syndicats et défenseurs de l’intérêt général.