Un paysan a été tué par les gendarmes

24 juin 2017 / Marie Astier (Reporterre)

Jérôme Laronze a été abattu il y a un mois de trois balles tirées par un gendarme. Cet agriculteur de 36 ans était en fuite après un contrôle de l’administration dans sa ferme de Trivy, en Saône-et-Loire. Ses proches se battent pour que justice soit faite dans cette affaire où erreurs de la gendarmerie et de l’administration pourraient se cumuler.

  • Trivy (Saône-et-Loire), reportage

Six coups de feu, dont trois qui l’ont atteint. Jérôme Laronze, agriculteur de 36 ans, est mort le samedi 20 mai 2017, sur un chemin de Sailly, en Saône-et-Loire, tué par les balles d’un gendarme. Il était au volant de sa voiture, aurait foncé sur les deux agents qui s’approchaient, et qui ont tiré. L’auteur des coups de feu mortels est mis en cause dans une information judiciaire pour « violences avec arme ayant entraîné la mort sans intention de la donner », suivie au tribunal de Chalon-sur-Saône.

Une issue dramatique, après une traque de neuf jours dans les collines bocagères de la campagne charolaise. Le paysan était recherché depuis le jeudi 11 mai, date à laquelle des agents de l’administration étaient venus contrôler sa ferme, accompagnés de plusieurs gendarmes. Jérôme Laronze les aurait alors menacé avec son tracteur, avant de s’enfuir.

La Direction départementale de la protection des populations (DDPP), qui menait les contrôles, et les gendarmes le considéraient donc comme dangereux. La famille et les proches de Jérôme Laronze, eux, le décrivent comme quelqu’un d’engagé, de brillant, qui défendait ses idées, mais par les mots. Jamais par la violence.

« Un grand gaillard jovial, gentil, disponible »

« Aucune situation d’irrégularité administrative en agriculture ne peut justifier qu’un paysan soit abattu comme un criminel », s’indignait l’appel pour la veillée qui a eu lieu le mardi 20 juin, un mois après la mort de Jérôme. Le mot d’ordre, ce soir-là : « Mémoire et justice pour Jérôme », inscrit en larges lettres sur une banderole autour de laquelle environ 300 personnes se sont rassemblées. Le lieu de rendez-vous était symbolique, fixé au square de la Paix, à Mâcon, non loin du palais de justice.

L’événement était organisé à l’appel de la famille, de la Confédération paysanne — le syndicat auquel Jérôme adhérait —, et des antennes locales d’associations comme la Ligue des droits de l’homme (LDH), Alternatiba, Attac, etc. Dans l’assemblée, beaucoup de paysans, d’adhérents de ces organisations, et aussi des proches, des voisins, des amis. Par exemple, Frédéric : « On a été à l’école ensemble, a-t-il raconté. Après mon divorce, il m’a beaucoup aidé, moralement et financièrement. Il avait le cœur sur la main. » Ou encore Antoine, qui venait tous les mardis en tant qu’ouvrier agricole travailler à la ferme. Les larmes aux yeux, le jeune homme s’est rappelé les journées passées en compagnie du paysan : « Il m’a appris tellement de choses. La politique, le savoir-vivre. Il savait parler de tous les sujets. Le mardi, c’était la journée d’éveil… » Chantal et Jean-Claude, eux, avaient rencontré Jérôme Laronze à la fête de la Confédération paysanne locale, en août 2015. « Il avait cuisiné une blanquette délicieuse pour 200 personnes. C’était un grand gaillard jovial, gentil, disponible. » « Quels qu’aient pu être ses démêlés administratifs, le dénouement est inadmissible, a ajouté Guy, qui s’était joint à la discussion. Il a été abattu comme un chien. »

Un demi-cercle s’est formé autour de la banderole et du micro. L’une des sœurs de Jérôme, Marie-Pierre Laronze, a commencé. « Jérôme était une personne harcelée », a-t-elle expliqué, reprenant une longue lettre envoyée par son frère à la DDPP l’année passée, décrivant une série de contrôles menés « dans des conditions traumatisantes et indignes », selon les mots de l’agriculteur.

Mardi 20 juin, lors de la veillée pour Jérôme Laronze, à Mâcon.

« Cela fait un mois que quelque chose s’est passé, qui n’aurait jamais dû arriver », a repris ensuite Laurent Pinatel, porte-parole national de la Confédération paysanne, dénonçant l’immense pression subie par les agriculteurs lors des contrôles. « Il y a des gens qui sont venus avec un fusil-mitrailleur dans une ferme pour voir si des vaches avaient bien une boucle à l’oreille. (…) Une espèce de chape de plomb est en train de s’installer tranquillement sur cette affaire. Il faut se mobiliser pour que justice soit faite. » Christian Celdran, président de la LDH de Chalon-sur-Saône, s’est interrogé : « Une enquête menée par les gendarmes sur les gendarmes peut-elle vraiment faire toute la lumière ? »

« La façon dont cela s’est terminé, ce n’est pas passé »

Si les médias nationaux en ont peu parlé, dans le coin, l’affaire a beaucoup secoué. Dans le village de Trivy (Saône-et-Loire), où vivait Jérôme Laronze, la chaleur écrasante de cette journée de rassemblement a imposé un calme qui n’était qu’apparent. Un peu au-dessus du bourg, un plan d’eau bordé de fleurs précède la grande maison familiale aux volets bleus, désormais fermés. Personne ne circule dans les imposants bâtiments agricoles, mais la bordure de pierres calcaires du potager semble avoir été refaite récemment. Des outils sont posés là. Les vaches pâturent.

La ferme familiale de Jérôme Laronze.

Une voisine refuse de parler. Le maire, lui, hésite. « On savait qu’il y avait un problème agricole dans cette ferme, mais la façon dont ça s’est terminé, ça, ce n’est pas passé », lâche l’élu, Bernard Seigle-Vatte, depuis son bureau en face de l’école communale. À moins d’un kilomètre de la mairie, en bas de la côte, le tenancier du Restaurant du midi montre immédiatement une lettre manuscrite, écrite après la mort de Jérôme. Bernard Descaillot connaissait l’éleveur depuis tout petit. « Pendant la traque, on ne parlait que de ça, il y avait des flics partout, on avait l’impression qu’ils cherchaient Mesrine », raconte le restaurateur. Qui a gardé tous les exemplaires du Journal de Saône-et-Loire parlant de l’affaire. Son fils Sébastien : « Regardez la photo du chemin où il a été abattu, il y avait largement la place à côté de la voiture, il n’y avait pas de risque pour les gendarmes. »

Bernard Descaillot et son fils Sébastien.

En effet. L’enquête préliminaire a exclu la légitime défense pour les deux gendarmes présents ce jour-là. La famille, qui s’est rendue à la gendarmerie locale le soir même, s’interroge. Ce samedi après-midi fatidique, « quand les gendarmes l’ont trouvé, il semble qu’il était assoupi dans sa voiture. A-t-il eu vraiment le temps de la démarrer ? » se demande Marie-Noëlle, une de ses sœurs. Par ailleurs, pendant les neuf jours où il était recherché, « il est revenu plusieurs fois chez lui », assure-t-elle. Pourquoi les gendarmes n’ont-ils pas réussi à l’intercepter à ces occasions ? Pourquoi ne surveillaient-ils pas mieux la ferme ?

Autre partie essentielle de l’enquête, celle concernant les contrôles réalisés par la DDPP. Ils avaient commencé en 2010, a expliqué sa famille dans un long message sur la page Facebook qu’elle a créée, « Justice pour Jérôme ». Il avait environ une centaine de bovins, pour une centaine d’hectares, en bio. Il lui était essentiellement reproché de ne pas être à jour dans le suivi de ses vaches, qui doivent toutes être identifiées dès leur naissance, ou de ne pas respecter les « contraintes vétérinaires », affirme encore ce texte. « Puis plus rien jusqu’en 2014, où les contrôles ont repris », poursuit-il. Pourquoi à ce moment-là ? Ses sœurs rappellent que c’est le moment où Jérôme a adhéré à la Confédération paysanne, syndicat critiquant fortement le système agricole actuel. « Son engagement et sa liberté de ton pouvaient déranger », estime encore leur message sur Facebook.

Autres informations délivrées : depuis 2015, Jérôme n’avait plus le droit de vendre ses bêtes, et il avait reçu cette même année une condamnation pénale — dont on ne connaît pas la teneur — à la suite d’une action de la DDPP pour opposition à contrôle et maltraitance animale. Par ailleurs, il fustigeait « ces réglementations à foison [qui] pénalisent les plus faibles sans véritablement empêcher les scandales sanitaires et apporter au consommateur final les garanties espérées ».

Les trois sœurs et les nièces et neveux de Jérôme Laronze, mardi 20 juin, à Mâcon.

L’éleveur avait peu partagé ses problèmes. Et surtout pas avec ses collègues de la Confédération paysanne, qui en ont eu connaissance tardivement. Ce n’est qu’en juin 2016, à la suite d’un contrôle s’étant mal passé — quelques bovins effrayés par les contrôleurs se seraient précipités dans un ruisseau et en seraient morts —, qu’ils ont été mis au courant. Lors de la visite suivante de la DDPP, Jérôme n’était pas seul, car accompagné d’une de ses sœurs et de trois personnes de la Confédération paysanne. « Ce jour-là, on a presque tout remis à plat », se rappelle Agnès Vaillant, animatrice de la Confédération paysanne 71. « Il n’y avait que deux gendarmes, il sont partis avant la fin du contrôle parce que ça se passait bien », ajoute Marc Grozellier, l’un des syndicalistes présents.

« Il avait besoin de soins, et l’administration le savait »

Mais les tracasseries administratives n’étaient pas terminées pour autant. Les papiers permettant de reprendre les ventes de bovins ont mis des mois à arriver. Jérôme a continué de perdre pied, comme en témoigne une longue lettre envoyée début mai au Journal de Saône-et-Loire, qui en a publié des extraits. Il y écrit avoir alors pensé au suicide : « Muni d’une corde et d’un tabouret, je me mis en route en direction de la résidence de l’agent de la DDPP. » Et encore : « Moi l’Al Capone de l’élevage qui nécessite d’être mis sous le joug de huit gens en armes, moi le faussaire qui doit prouver ses déclarations par des tests ADN. »

Un désarroi identique à celui de nombreux agriculteurs, souligne d’ailleurs la Confédération paysanne dans un communiqué annonçant la mort tragique : « Nous mettons ici en question, l’absence de prise en compte de la détresse des hommes, souvent seuls dans leur ferme, confrontés à l’humiliation d’un contrôle qui peut parfois faire agir les paysans au-delà de la raison. »

Dans le cas de Jérôme Laronze, « il avait besoin de soins, et je suis en colère parce que l’administration le savait », dit Marc Grozellier. « On avait aussi alerté le maire de Trivy, la gendarmerie de Cluny », rappelle sa sœur Marie-Noëlle Laronze. Pourquoi la famille et la Confédération paysanne n’ont-elles pas été sollicitées pour le contrôle du 11 mai 2017 ? Seul Bernard Taton, agriculteur adhérent du syndicat, a eu un appel la veille. « Mais je partais à un enterrement, je n’ai pas compris, d’après ce qu’on m’a dit, que c’était pour le lendemain ! »

Mardi 20 juin, lors de la veillée pour Jérôme Laronze, à Mâcon.

Ce jour-là, les inspecteurs de la DDPP sont arrivés accompagnés de gendarmes. Combien ? On ne le sait pas encore exactement, probablement une dizaine. « Ils étaient d’une brigade spéciale, le peloton de surveillance et d’intervention », croit savoir sa sœur Marie-Noëlle. « Ils venaient faire l’inventaire des bovins afin de saisir le troupeau quelques jours plus tard », révèle-t-elle. Quand la tension est-elle montée ? Pourquoi a-t-il fui ? L’enquête est en cours. Pour la famille, il n’y a pas de doute, il y a à la fois eu bavure de la gendarmerie, et erreur de la DDPP de Saône-et-Loire. Cette dernière n’a d’ailleurs pas pipé mot depuis la mort de Jérôme Laronze.

Afin de pouvoir suivre l’enquête de près, et demander si nécessaire des investigations complémentaires, la famille de Jérôme et la Confédération paysanne ont décidé de se porter partie civile. Mardi soir, à la fin de la veillée, les personnes présentes avaient dessiné en lettres de lumière le prénom de Jérôme. Et elles se promettaient de revenir, en ce square de la Paix, à Mâcon, tous les 20 de chaque mois.

Halte aux violences policières !

A Paris, des milliers de personnes demandent la fin des violences policières

20 février 2017 / par Emilie Massemin (Reporterre)

Samedi 18 février, plusieurs milliers de personnes se sont rassemblées à Paris pour témoigner de leur soutien à Théo et dénoncer les violences policières. Le constat est unanime : la police tue, en toute impunité.

 

Paris, reportage

Ils étaient 2.300 selon la police, 4.000 à 5.000 selon les organisateurs, a avoir bravé le barrage de CRS pour participer au rassemblement contre les violences policières, samedi à 15 heures place de la République, à Paris. Cette mobilisation de soutien à Théo, violé par la matraque télescopique maniée par un policier lors d’une interpellation le 2 février à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) a été organisé par des associations antiracistes (SOS Racisme, Cran, Ligue des droits de l’Homme, Mrap…), des syndicats (CFDT, CGT, FSU), des organisations lycéennes et étudiantes (Fidl, Unef, UNL, Fage…), auxquelles s’est associé le Syndicat de la magistrature.

Omar Slaouti, du collectif du 19 mars, brandit une bannière « Urgence, notre police assassine » avec ses amis. Il n’est pas venu par adhésion pour les associations organisatrices, mais pour défendre les victimes et leurs familles et « faire s’exprimer la voix des invisibles ». Son organisation œuvre pour que justice soit faite à Ali Ziri, un retraité de 69 ans mort le 9 juin 2009 à l’hôpital d’Argenteuil (Val-d’Oise), après être tombé dans le coma pendant sa garde à vue. « La procédure contre le policier a débouché sur un non-lieu alors qu’on a retrouvé vingt-sept hématomes sur le corps de la victime et que le rapport médico-légal explique le décès par une technique d’immobilisation typique employée par la police, dénonce le militant. On estime qu’il ne s’agit pas de bavures mais de violences quasi structurelles commises en toute impunité. »

fotosOmar Slaouti : « Il ne s’agit pas de bavures, mais de violences quasi-structurelles commises en toute impunité 

Au nord-ouest de la place, les prises de parole officielles s’enchaînent sur une petite estrade. Louis-George Tin, du Conseil représentatif des associations noires (Cran), énumère la longue liste « des jeunes gens maltraités, tabassés, trucidés » par les forces de l’ordre. « Chaque mois, un jeune, souvent noir ou arabe, décède de manière suspecte dans un contexte policier. Le plus souvent, les policiers coupables s’en sortent sans encombre, souligne-t-il. Amnesty international a appelé ça la culture de l’impunité. Il est temps que cela cesse ! »

Mais le pouvoir reste inflexible : comme le rapporte un représentant du syndicat des avocats de France, « cette semaine a été votée à l’Assemblée nationale une nouvelle loi sur la sécurité publique, obtenue par quelques policiers séditieux à la tête de manifestations non autorisées. Elle permet à certains policiers de rester anonymes dans les procès-verbaux et autorise les policiers à tirer sans qu’il y ait de péril imminent. » Et de souligner, sous les applaudissements, l’injustice flagrante entre le traitement accordé aux forces de l’ordre et celui infligé aux habitants des quartiers populaires et aux manifestants : « Nous-mêmes ici nous n’obtenons rien, même pas de récépissé alors qu’il s’agissait d’une promesse électorale. Nous voulons une égalité devant la justice ! »

Cette injustice, Emmanuel Gordien, du Comité marche du 23 juin 1998 (CM98), l’a vécue personnellement. « Il y a 38 ans, en février 1979, mon frère Jacques, 20 ans, rentrait tranquillement le soir après ses cours quand quatre policiers l’ont interpellé à la station Stalingrad. Dans un sous-sol du métro, ils lui ont dit de se déshabiller. Quand il a été tout nu, il a reçu des gifles, on l’a frappé avec une serviette mouillée, à plusieurs reprises. Mon frère, qui était étudiant ingénieur, a abandonné ses études. Il a dit qu’il ne se sentait pas chez lui en métropole, et il est parti en Guadeloupe dès le mois de juin. »

Document4Emmanuel Gordien : « Quand mon frère a été nu, il a reçu des gifles, on l’a frappé avec une serviette mouillée »

Un témoignage glaçant, accueilli par un tumulte de cris de colère. « Alors on fait quoi ? On fait des bisous ? », s’énerve un grand type noir, encouragé par les huées. Au milieu de la foule, un groupe de jeunes encapuchés, aux visages couverts d’écharpes et de foulards, lance un choeur de « Tout le monde déteste la police ! Tout le monde déteste la police ! » et chahute Abdoulaye Diarra, vice-président de l’Unef, pendant son allocution.

« Des policiers tuent, mentent et criminalisent la victime à titre posthume »

Il faut attendre l’intervention d’Amal Bentounsi pour qu’un calme relatif revienne. La fondatrice du collectif Urgence notre police assassine revient sur la mort de son frère Amine, 28 ans, tué d’une balle dans le dos par un policier à Noisy-le-Sec en avril 2012. « Le processus est exactement le même à chaque fois : des policiers tuent, mentent et criminalisent la victime à titre posthume ! Damien Saboundjian a d’abord menti en essayant de nous faire croire qu’Amine était un braqueur et le menaçait d’une arme, avant qu’on découvre qu’il lui avait tiré dans le dos. Malgré ça, Jean-Marc Hellere, le même magistrat qui avait prononcé un non-lieu dans l’affaire d’Ali Ziri, a influencé les jurés pour acquitter le policier au nom de la légitime défense », se révolte-t-elle. Le feuilleton judiciaire n’est toutefois pas terminé : « Un procureur a décidé de faire appel de cette décision, en disant que si ce policier n’était pas condamné, autant lui accorder un permis de tuer. » Le procès en appel aura lieu du 6 au 10 mars.

4Amal Bentounsi : « Le processus est toujours : des policiers tuent, puis criminalisent la victime »

Franco Lollia, de la brigade anti-négrophobie, proteste quant à lui contre « l’appellation de casseurs en parlant de manifestations contre l’injustice. Alors que quand des agriculteurs lancent des pneus enflammés sur les CRS, on les appelle des manifestants ! Nous exigeons que nos révoltes soient reconnues comme légitimes ».

Malgré ces témoignages poignants, Radija refuse de se laisser abattre. « Je suis maman d’un enfant de 16 ans. Dans notre banlieue des Ulis, en Essonne, l’affaire Théo a entraîne des incidents. Il y a un sentiment d’injustice très fort. C’est pour ça que nous avons décidé, en tant que papas et mamans, de descendre dans les rues pour appeler au calme », explique cette agent de sécurité incendie en montrant sa pancarte « les mamans de banlieue pour la justice et la paix ». Longtemps militante à SOS Racisme, elle a quitté l’association, puis s’en est récemment rapprochée. « Le rôle des organisations est important, pour créer un observatoire de ce qui se passe et faire des propositions pour avancer. »

6Radija : « Nous avons décidé, en tant que mamans et papas, de descendre dans les rues pour appeler au calme »

« La question des violences policières va être centrale à l’élection présidentielle »

Sabrina ne partage pas cet enthousiasme pour l’action des grandes organisations anti-racistes. « Ce rassemblement est une mascarade, gronde-t-elle en regardant les derniers drapeaux s’éloigner au fur et à mesure que se vide la place. Aucune famille de victime n’était invitée, ni la famille de Théo, ni celle d’Adama Traoré, ni celle d’Amine Dieng, alors qu’elles ont des choses à dire et sont légitimes à le faire. Amal Bentounsi s’est imposée de force sur l’estrade. » Elle appelle néanmoins à un rassemblement massif pour la marche du 19 mars prochain pour la justice et la dignité. « Avec ce qui s’est passé pour Adama Traoré et Théo, cette question des violences policières va être centrale dans l’élection présidentielle, prédit-elle. Les politiques vont devoir se positionner. Le seul à l’avoir fait pour l’instant est Benoît Hamon – un peu. François Hollande, qui est allé au chevet de Théo, peut refuser de signer le décret d’application de la nouvelle loi sur la sécurité publique, pour qu’elle ne soit jamais appliquée. »

5Sabrina : « Les politiques vont devoir se positionner sur les violences policières »

Mourad, réalisateur de documentaires, acquiesce gravement. « Un de mes oncles a été jeté dans la Seine par des policiers en 1961, témoigne-t-il. Le gouvernement explique tout par l’état d’urgence, mais ça ne justifie rien. On ne peut pas accepter que des personnes soient tuées ou mutilées par des agents dépositaires de l’autorité publique. »

Soulé et son fils Abdoul, 14 ans, [photo de tête de l’article] regardent s’envoler les fumigènes et les bâtons contre les lignes de CRS. « On est venus protester parce qu’on ne trouve pas normal que la police se croit tout permis », lâche Abdoul. Lui-même, qui habite aux Ulis, observe « parfois des tensions entre les jeunes et la police, mais rien de très grave ». Soulé est néanmoins préoccupé. « Quand on voit comment la police traite les jeunes des quartiers issus de l’immigration… Du coup, on en parle en famille, pour prémunir nos enfants. Ce n’est pas normal de devoir parler de ça, mais malheureusement ça fait partie de l’éducation. » Pour lui, rien ne sera réglé tant que les mentalités n’auront pas évolué, notamment en matière de racisme. « Quand on voit un syndicaliste dire que l’insulte Bamboula est convenable, pas si grave que ça, on est exaspéré, soupire-t-il. C’est normal qu’on ait peur »

 

Pépy contre attaque !

INF_PSL_5 - Guillaume Pepy,  « Contre le “déshonneur”, la vérité des faits »

Dieudonné et sa “quenelle”

 Lettre à mes amis (encore) fans de l’humoriste !

Par Thomas Carre-Pierrat
Auteur

Près de 200 manifestants se sont réunis samedi 28 décembre pour soutenir Dieudonné et son geste polémique, la “quenelle”. Un appui que l’humoriste a également trouvé auprès du footballeur Nicolas Anelka. Thomas Carrée-Pierrat adresse une lettre ouverte aux fans pour les convaincre de tourner la page. 

Vous êtes encore quelques-uns, dans mon entourage, à vouloir rigoler des blagues de Dieudonné. Pendant longtemps, il fut l’un de nos comiques préférés, pour ne pas dire le premier. Il était assurément l’humoriste le plus doué de sa génération ; un comédien génial et un auteur d’exception.

 Comme vous, je suis encore capable de réciter certains de ses sketchs par cœur. Mais voilà, cela fait un moment que “Dieudo”, comme vous l’appelez encore, ne me fait plus marrer. En fait, j’ai décroché le jour où j’ai compris qu’il se moquait ouvertement de nous.

 Dieudonné a basculé dans la mouvance d’extrême droite

Malheureusement, Dieudonné n’est plus un provocateur, un type subversif qui utilisent l’humour pour taper où cela fait mal. Il est devenu un homme politique qui se sert de ses spectacles pour diffuser des idées qui nous ulcèrent par ailleurs.

Dans un souci de cohérence, j’ai dû arrêter de le soutenir car je ne pouvais plus cautionner un mec qui traîne dans la nébuleuse de l’extrême droite et fréquente des hauts responsables du Front national, ce parti contre lequel nous avons si souvent usé nos souliers.

Essayez de répondre franchement et de manière convaincante aux questions suivantes : comment peut-on apprécier un type qui était venu consoler Jean-Marie Le Pen après sa défaite à la présidentielle en 2007 ? A-t-on envie de s’asseoir sur les bancs de son théâtre qui a servi de salle de formation pour des militants du Front National ? Est-il vraiment drôle et subversif de choisir Jean-Marie Le Pen pour être le parrain de sa fille ? Auriez-vous envie comme Dieudonné, d’aller boire des coups avec Serge Ayoub, l’un des leaders des skinheads français, après la mort du militant antifasciste Clément Méric ?

La vérité est tristement factuelle. Dieudonné est aujourd’hui un militant d’extrême droite. Cela ne signifie pas que vous l’êtes également. Mais, lorsque vous regardez ses spectacles, un certain nombre de vos voisins viennent précisément pour cette raison.

Car eux, ont bien compris que Dieudonné ne blaguait pas sur les juifs comme il est capable de le faire avec les musulmans, les catholiques ou les bouddhistes. Ils savent que Dieudonné est passé, au fil du temps, d’antisioniste à antisémite. Il fait partie de ces gens qui croient réellement en l’existence d’un lobby juif dont nous serions les frêles marionnettes.

Un humoriste qui vous coupe l’appétit

Le seul trait de génie dont on peut encore créditer Dieudonné, est précisément de s’appuyer sur cette ambiguïté entre l’humoriste et le politique pour faire passer un message purement et banalement antisémite. En cela, et pour le paraphraser, Dieudonné est la branche comique de l’extrême droite.

Je préfère le répéter une nouvelle fois ; cela ne signifie pas, chers amis, que vous seriez également d’extrême droite, de la même manière que bien des “quenelles” n’ont aucun soubassement antisémite.

Mais, en participant à cela, vous cautionnez son combat nauséabond et vous faites prospérer la boutique de Dieudonné et de ses nouveaux camarades.

Comment peut-on critiquer, à juste titre, les hommes politiques qui stigmatisent les étrangers, les musulmans ou les Roms pour chasser sur les terres du FN et continuer d’applaudir un mec qui mange déjà à la table des Le Pen ? Personnellement, cela me coupe définitivement l’appétit.

Le “système” n’est pas l’ennemi de Dieudonné mais son gagne-pain

En réalité, Dieudonné vous a fait cocu avec l’extrême-droite et vous continuez à fermer les yeux parce que vous aimez son image de rebelle, pourfendeur du “système”. Désolé de vous décevoir là-aussi, mais Dieudonné n’est qu’un rebelle de supermarché, un provocateur de bac à sable.

Franchement, peut-on se présenter comme un adversaire du “système” et se faire prendre en photo avec des Yannick Noah, Tony Parker ou Mamadou Sakho, c’est-à-dire des millionnaires, purs produits du système et dont la conscience politique est comparable à l’érudition de Nabila.

Si vous souhaitez éveiller vos consciences, ou lutter contre l’ordre établi, je vous recommande plutôt de lire des livres de Noam Chomsky ou Naomi Klein. Leurs œuvres sont moins drôles, mais légèrement plus pertinentes et argumentés que les saillies inutiles de Dieudonné.

Le “système” n’est pas l’ennemi de Dieudonné mais son gagne-pain. Dans la plus pure tradition de l’extrême droite, il joue sur les peurs et les indignations de son public en lui livrant un bouc-émissaire éternel, le prétendu lobby juif. En plus d’avoir perdu son sens de l’humour, Dieudonné est un piètre penseur sans idée et dont l’idéologie ne procède que d’un délire paranoïaque.

Il faut tourner définitivement la page

L’humoriste Dieudonné est malheureusement mort et il faut être capable d’en faire son deuil. Comme tous les grands, il est irremplaçable. Sa pathétique réincarnation qui s’agite au Théâtre de la Main d’or est épouvantable. Malgré les légères ressemblances, il est vain de vouloir le défendre. Il n’y a plus rien à faire si ce n’est tourner définitivement la page.

Plus que d’éventuelles interdictions des pouvoirs publics ou de sanctions judiciaires qui le maintiendraient confortablement dans sa position de victime, Dieudonné doit être condamné par son public.

 Chers amis, en cette fin d’année, prenez une bonne résolution : cessez de rire aux sketches de ce personnage car, à chacun de vos applaudissements, derrière la scène, c’est l’extrême droite qui se frotte les mains.

Travail du dimanche !

 Le vrai-faux « mouvement social », nouvelle forme de lobbying patronal ?

Nadia Djabali

 

Les partisans du travail dominical peuvent être satisfaits. La législation devrait être réexaminée en 2014. Cela fait suite à plusieurs mois de mobilisation de salariés de grandes enseignes de distribution réclamant l’ouverture de leur magasin le dimanche. Rarement un « mouvement » d’une ampleur très modeste n’aura été autant médiatisé et politiquement écouté. Retour sur une mobilisation pas vraiment spontanée, qui a bénéficié d’un soutien patronal actif, juridique et médiatique.

Automne 2013. Les rassemblements de salariés des enseignes de bricolage Leroy Merlin (groupe Mulliez) et Castorama (Kingfisher) se succèdent, toujours plus médiatisées les unes que les autres. Constitués en collectif, les « Bricoleurs du dimanche » revendiquent une seule et même chose : pouvoir travailler « librement » le dimanche. Donc assouplir, voir abolir, les réglementations qui obligent les grands magasins à fermer boutique lors du repos dominical – sauf dérogation ou localisation« exceptionnelle » [1]. Mais comment donc des salariés de deux enseignes concurrentes ont pu s’unir et s’organiser avec autant d’efficacité, en l’absence de relais syndicaux ?

arton3592-ee02f

Une agence de com’ organise la lutte

Ils ont bénéficié du soutien actif des directions de Castorama et de Leroy Merlin, qui représentent 70% du marché du bricolage en France. Les deux enseignes ont mis la main au portefeuille pour que le collectif s’offre les services de leur agence de communication, les Ateliers Corporate. L’une des missions des Ateliers : « Élaborer les systèmes d’influence pour agir là où se construisent les opinions, où se forgent les convictions ». Et pour rendre cela possible, « identifier tous ceux, journalistes, blogueurs ou prescripteurs, qui par leur capacité d’influence, contribueront à exprimer la transformation de l’entreprise. » Pour résumer, il s’agit de transformer les intérêts privés des actionnaires de Leroy Merlin et Castorama en intérêt général, pour les consommateurs et les salariés. Et à chaque rassemblement ou rendez-vous de justice important, Stéphane Attal, l’un des directeurs associés de l’agence, veille au grain.

L’agence est plutôt efficace. Le 2 octobre devant l’hôtel Matignon, une manifestation de 150 personnes réussit à attirer six chaînes de télévision (France 2, France 3, France 5, Canal+, iTélé, BFMtv), quatre radios (France Inter, France Info, RTL, Radio classique), et trois quotidiens (Le Figaro, L’Humanité et Le Parisien) ! C’est Xavier Yvon, qui émarge également aux Ateliers Corporate, qui précise la raison du rassemblement à un haut fonctionnaire de Matignon venu à la rencontre des manifestants. D’un geste de la main, il indique à ce même fonctionnaire qui est le porte-parole du mouvement que le Premier ministre recevra quelques minutes plus tard.

Des consultants choisissent les slogans

Un bel exemple d’auto-organisation spontanée des salariés. Et une réactivité impressionnante de Matignon qui aurait surpris le moindre collectif de chômeurs ou de mal-logés. Une attention peut-être due au fait qu’une ancienne directrice associée des Ateliers Corporate, Florence Bonetti, dirige depuis août 2013 la communication du Parti socialiste. La différence entre la communication corporate et la communication politique est de plus en plus ténue.

Tout commence un an plus tôt, en décembre 2012. Quelques jours après l’assignation en justice de Leroy Merlin et Castorama par Bricorama, l’agence de communication anime une réunion de crise. Une centaine de salariés approchés par leur direction sont présents. « L’après-midi, on a été divisé en sous-groupes pour travailler sur différents thèmes, comme les moyens d’actions à mettre en place, le nom du collectif, etc. En présentant notre travail aux consultants, certains ont eu l’impression que le débat était orienté et qu’ils nous menaient là où ils le voulaient. Ils ont d’ailleurs éliminé pas mal de nos idées et au final les moyens d’action que nous avons arrêtés ressemblaient beaucoup à ceux qu’ils nous avaient présentés le matin », raconte un témoin, interrogé par le site Huffingtonpost. Le témoin précise que cette journée est organisée sur son temps de travail et que la direction a tout financé, y compris les frais de déplacement et le buffet.

Des « Bricoleurs du dimanche » très corporate

À l’issue de cette journée, l’offensive est lancée sur les réseaux sociaux. Des comptes Facebook et Twitter sont ouverts. Gérald Fillon, salarié de Leroy-Merlin depuis 2011 est désigné porte-parole des « Bricoleurs du dimanche ». En relation constante avec Stéphane Attal, il enchaîne ensuite entretiens télé, radio et presse écrite. Outre le coaching des Ateliers Corporate, le mouvement « spontané » des Bricoleurs du dimanche a bénéficié de l’aide du site mesopinions.com. Ce site se présente comme « le premier site de pétitions et de sondages en France » et invite les internautes à créer gratuitement, signer et partager leurs pétitions « pour faire la démocratie ensemble ». La sauvegarde des baleines y côtoie le soutien au bijoutier de Nice, la dénonciation des élevages pour foie gras y avoisine la pétition des « bonnets verts » contre la TVA à 10% dans les transports en commun.

L’équipe du site a tellement été emballée par cette campagne pour travailler le dimanche qu’elle a publié deux pétitions en ligne sur le même sujet. Coïncidence ? La directrice de publication de Mesopinions se nomme Géraldine Poissonnier-Mulliez, fille d’un membre de la famille Mulliez, propriétaire du groupe Auchan qui possède également les magasins Leroy Merlin. D’autres protagonistes sont opportunément entrés dans la danse. Un collectif baptisé « Yes Week-End », reprenant le slogan des Bricoleurs, a été créé le 30 septembre 2013. Jean-Baptiste Jaussaud, son porte-parole, est également le porte-parole d’une association intitulée « Liberté Chérie ». Proche du Nouveau centre, l’association s’est spécialisée dans la contre-contestation sociale, face aux syndicats pendant le mouvement des retraites ou face aux étudiants occupant leurs universités contre le Contrat première embauche (CPE, en 2006). « Laissez-nous travailler, le soir et le dimanche », tel est leur mot d’ordre…

Sondages patronaux

Autre coup main, celui de la Fédération des magasins de bricolage (FMB). En avril dernier, elle a commandé un sondage à l’institut CSA dont les conclusions sont sans appel : 74% des habitants en région parisienne souhaitent l’ouverture des magasins de bricolage le dimanche. Rappelons que la FMB a pour objectif de défendre les intérêts de ses membres auprès des pouvoirs publics, parapublics ou des organisations associatives. Parmi ses adhérents : Castorama et Leroy Merlin.

 

Une pléthore de sondages, quasiment tous favorables au travail dominical, ont également fleuri cet automne. Citons celui de l’institut Montaigne, un groupe de réflexion très proches du patronat néolibéral, publié fin septembre. Selon ce sondage, 80% des Français seraient favorables à l’ouverture des magasins la dimanche. Quelle était la question posée ? « Selon vous le gouvernement devrait-il laisser les magasins de bricolage qui le souhaitent ouvrir le dimanche ? ». Les réponses auraient sans doute été plus nuancées si la question avait été « Souhaitez-vous travailler dans un magasin de bricolage le dimanche pour arrondir vos fins de mois ? ».

Patron, salariés, même combat, même avocat

« Les bricoleurs du dimanche » ne nient pas la participation de leurs patrons à leur mouvement « spontané ». « Oui, nous sommes financés par nos enseignes en ce qui concerne les manifestations, les transports et autres petits déjeuners dans les magasins, explique un membre du collectif. Et oui une agence de communication nous accompagne, toujours financée par nos enseignes car cela demande beaucoup de budget, et qu’il est très important de parler de ce sujet dans de bonnes conditions. » Des salariés en lutte assistés par leurs patrons, ça c’est de l’innovation !

Ils ne sont pas les seuls. Des salariés de Sephora (groupe LVMH) ont assigné en justice un collectif de syndicats [2] qui avait obtenu la fermeture du magasin Sephora des Champs-Élysées à 21 heures. Les salariés ont été assistés par une avocate que le groupe LVMH connaît bien : Joëlle Aknin. C’est elle qui représente Christian Dior Couture lorsque la maison négocie l’arrivée du styliste Raf Simons comme directeur artistique en avril 2012. À la tête du groupe Christian Dior, Bernard Arnault, également propriétaire de LVMH. En 2005, c’est déjà Joëlle Aknin qui représente LVMH dans le conflit qui oppose le groupe de luxe au créateur japonais Kenzo Takada.

Lobbying efficace

Le 27 septembre, les salariés de Sephora ont été déboutés par la justice. On ne sait pas s’ils ont payé eux-mêmes les honoraires de l’avocate. Ils se sont cependant offerts une pleine page de publicité dans le Journal du Dimanche, Le Parisien et Le Figaro. Le prix de la pleine page au Parisien se négocie entre 66 000 et 182 000 euros. Une publicité financée avec leur 13ème mois ?

Toutes ces actions n’auront pas été vaines. Le rapport de Jean-Paul Bailly, ancien PDG de La Poste, commandé par le Premier ministre Jean-Marc Ayrault et remis le 2 décembre, préconise une augmentation des dérogations. Celles accordées par les maires pourraient passer de cinq dimanches travaillés par an à douze. Le rapport refuse cependant les dérogations permanentes, suggérant même que le secteur de l’ameublement, pour l’instant autorisé à ouvrir le dimanche, ferme boutique ce jour-là. Il reviendra au législateur de le décider. En attendant une nouvelle loi, Jean-Paul Bailly souhaite « inscrire provisoirement » et jusqu’au 1er juillet 2015, les magasins de bricolage dans la liste des magasins autorisés à ouvrir le dimanche. Comment revenir en arrière ensuite ?

Comptons sur le lobbying des grandes enseignes pour veiller au grain. D’autant que leurs projets de centres commerciaux géants se multiplient, et qu’il faudra bien, pour les rentabiliser, qu’ils ouvrent le dimanche. La méthode pourrait également faire des émules dans d’autres secteurs, comme on l’a vu sur l’écotaxe, pour mettre en porte-à-faux syndicats et défenseurs de l’intérêt général.

 

 

Egalité Professionnelle

 

Réforme des retraites : les femmes gagnantes, vraiment ?

Par Nolwenn Weiler (18 septembre 2013)

La question de l’égalité hommes-femmes est au cœur de la nouvelle réforme des retraites, assure le gouvernement en communiquant allègrement. La pension des femmes à la retraite est aujourd’hui presque moitié moindre que celle des hommes. Des mesures sont prévues pour mieux prendre en compte les temps partiels et les congés maternité. Mais cela suffira-t-il à combler cette profonde inégalité ? Demain, une femme à la retraite vaudra-t-elle plus que la moitié d’un homme ?

« Pour la première fois », une réforme des retraites « met la question de l’égalité femmes-hommes au cœur de ses objectifs », s’est réjouie la ministre des Droits des femmes, Najat Vallaud-Belkacem, le 28 août dernier, au lendemain de la présentation de la réforme par le Premier ministre Jean-Marc Ayrault. Il était temps. « Le montant moyen de la pension – tous régimes confondus – s’élève fin 2008 à 833 euros par mois pour les femmes, contre 1 743 euros par mois pour les hommes. Ainsi la pension de droit propre des femmes ne représente en moyenne que 48 % de celle des hommes », rappelle l’Insee. Traduction : une femme à la retraite ne vaut que la moitié d’un homme. Et la dernière réforme des retraites, il y a quatre ans, n’a rien arrangé.

Première avancée vantée par la ministre socialiste, également porte-parole du gouvernement : le renforcement des droits à la retraite « pour les 3,5 millions de femmes qui travaillent à temps partiel, grâce à l’abaissement du seuil de validation des trimestres ». De quoi s’agit-il ? Pour valider un trimestre d’activité, un salarié à temps partiel (80% sont des femmes) devait auparavant totaliser au moins 200 heures payées au Smic sur le trimestre en question. Soit 15 heures par semaine. Avec la réforme, on passe à 11h par semaine (150 h sur un trimestre).

Un pas vers les salariés très précaires

« En abaissant le nombre d’heures à partir duquel on peut valider des trimestres, le gouvernement fait un pas vers les petits temps partiels, reconnaît Christiane Marty, membre d’Attac, de la fondation Copernic (think-tank de la gauche anticapitaliste) et syndicaliste de Sud Energie. Mais cela concerne très peu de monde. » Environ 3% de salariés très précarisés. Aux yeux de la CGT, cette « proposition gouvernementale paraît équitable ». Mais la confédération craint qu’elle ne devienne « un encouragement à développer encore plus la précarité, en particulier les contrats courts, et les contrats discontinus (par exemple, 4 h par semaine un mois, 20 h le suivant). »

Autre mesure « décisive » de la réforme Ayrault : une meilleure prise en compte des congés maternité dans le calcul de la retraite. Là encore, l’optimisme de la ministre des Droits des femmes est à tempérer. Cette prise en compte ne concerne que les carrières longues, c’est-à-dire les femmes qui ont commencé à travailler jeunes, qui ont une carrière complète, et peuvent donc prétendre à un départ en retraite à 60 ans. Précisons que le dispositif « carrière longue » n’a concerné que 625 000 personnes entre 2004 et 2010, dont seulement 20% de femmes, sur les 6 à 7 millions de personnes qui ont fait valoir leur départ à la retraite. « On ne peut pas dire que les effets de ce choix seront nuls. Mais enfin, encore une fois, cela reste à la marge », soupire Christiane Marty. Lire la suite »

Quand TF1 banalise Marine Le Pen !

Fabrice Rousselot Directeur de la rédaction de Libération

Un entretien avec Marine Le Pen n’est jamais anodin. A Libération, nous avons toujours refusé d’interviewer Le Pen père et Le Pen fille. C’est une position qui peut se discuter mais qui a au moins l’avantage d’être claire.

L’interview réalisée jeudi 12 septembre soir au journal de TF1 avec la leader du FN oblige à réagir. Pendant plusieurs minutes, Marine Le Pen a eu tribune libre face aux millions de téléspectateurs du 20 heures, lors d’un entretien proche de la complaisance.

Aucune question sur le programme d’un parti d’extrême droite qui a fait de la haine son fonds de commerce. Aucune question sur la préférence nationale. Aucune question sur l’immigration. A peine une allusion aux «erreurs» du FN lors de sa gestion des villes dans le sud de la France, il y a une vingtaine d’années…

Le FN ne sera jamais un parti comme les autres, même lorsqu’il essaie de se parer des atours de la normalité. On ne peut pas interviewer Marine Le Pen comme on interviewe n’importe quel autre dirigeant politique. Le danger serait alors de banaliser une extrême droite qui reste un danger pour la démocratie.

« Le Business du commerce équitable », le docu qui fait déchanter

l’humanité.fr

Documentaire : Le commerce de l’équitable

equi

Diffusé sur Arte le 6 août 2013, à 22h25, le documentaire « Le business du commerce équitable » révèle les failles éthiques d’un secteur dont le succès économique ne se dément pas.

Acheter des produits issus du commerce équitable, c’est payer plus cher, certes, mais cela permet d’assurer une juste rémunération des petits producteurs des pays du Sud, croyez-vous. C’est bien dans cette optique qu’est créé dans les années 1980 le label Max Havelaar. Aujourd’hui, le commerce équitable pèse 5 milliards d’euros par an. Les trois-quarts des produits vendus le sont sous l’étiquette Max Havelaar, qui a fait le pari de travailler aussi avec la grande distribution. Le but affiché : changer le système de l’intérieur. Mais à qui profite ce business ? Tous les acteurs de la chaine de production bénéficient-ils de meilleures conditions de travail et de salaires ?

Sans grande surprise, le business se révèle très rentable pour la grande distribution : les produits « équitables » lui permettraient d’augmenter ses marges : jusqu’à 45% au total sur un paquet de café. Le constat ne s’arrête pas là : dans les plantations de bananes de République Dominicaine, les ouvriers agricoles sont, pour la plupart, des immigrés clandestins payés au salaire minimum, sans jours de repos, contrairement au cahier des charges.

L’organisme de certification du label, qui partage ses locaux avec ceux de Max Havelaar Allemagne, n’a rien vu : manque d’indépendance ? Manque de moyens ? L’une de ses responsables propose de mieux former les producteurs à la rédaction des contrats de travail.

Pour couronner le tout, on découvre que le label Max Havelaar est aussi accordé à certaines grandes plantations, contre des conditions de travail et de salaire des ouvriers agricoles cette fois-ci étroitement contrôlées. De quoi, pour eux, vivre à sept dans un cabanon de bric et de broc avec sanitaires collectifs de fortune. Pour la propriétaire de la plantation, c’est maison coloniale gigantesque avec piscine.

Enfin, le documentaire se penche aussi sur le cas du label Rainforest Alliance. Ce dernier ne se dit pas « équitable », mais a doublé ses ambitions écologiques initiales d’un côté « éthique », et a pour ambition de s’appliquer aussi aux multinationales. Une rapide visite dans une plantation certifiée par le label s’avère instructive : l’exploitation, gérée par l’énorme multinationale Unilever, ne remplit pas les critères d’amélioration des conditions de travail (ouvriers payés au poids de la récolte, discriminations, intimidations…). La raison ? Le non-respect des critères éthiques du cahier des charges de Rainforest Alliance ne sont pas un motif d’exclusion du label, nous explique, contrit, l’un de ses responsables.

 

 

 

Une «marche des salopes» s’invite à la fête catholique à Rio

Le Monde 27 juillet 2013

Brandissant des affiches proclamant «Retire ta croix de mon utérus !», un millier de personnes ont manifesté samedi à Rio en faveur de l’avortement et du mariage gay sur la plage de Copacabana, devant des milliers de jeunes pèlerins catholiques.

Dans cette «marche des salopes» convoquée sur Internet, se mélangeaient des hommes vêtus en femmes et des femmes en soutien-gorge, short et talons aiguilles, la bouche maquillée en rouge vif. Des milliers de pèlerins qui affluaient sur la plage pour participer à la veillée géante de prières avant la messe de clôture, dimanche, des Journées mondiales de la jeunesse, ont croisé la manifestation, certains atterrés.clip_image001

«Nous croyons que le pape a les moyens d’utiliser toute cette solidarité qu’il dit éprouver pour considérer les femmes comme ses égales», a déclaré à l’AFP Gisèle Barbosa, une professeur d’histoire de 31 ans, du mouvement «Catholiques pour le droit de décider !» qui défend l’avortement. Sur les trottoirs aux petits pavés noirs et blancs du bord de mer gisaient des morceaux de crucifix cassés par les manifestants.

Certains pèlerins ramassent outrés les morceaux de bois : «c’est absurde; ils ne peuvent pas nous manquer de respect comme ça !», dit une jeune femme. «Nous voulons montrer à tous ceux qui ont les yeux tournés vers le Brésil à cause du pape que c’est un pays où les femmes ont très peu de droits, où il semble normal de se faire agresser et où l’avortement est loin d’être garanti», déclare Ana Carolina Castro, 24 ans, en short et talons hauts.

Gabriela Mayall, 25 ans, est venue avec sa fille Flora, âgée de 4 ans, participer à la marche qui devait aller jusqu’à la plage d’Ipanema. «Elle doit voir que ce monde est plein d’injustice contre les femmes, que les petites filles ne sont pas seulement des princesses», dit-elle.

Habillé en femme avec un collier de perles, Erick Araujo manifeste en faveur des droits de la femme. «L’oppression qui existe depuis toujours doit avoir une limite; nous sommes en 2013 et les femmes luttent pour la même chose depuis 1960», déplore-t-il.

Pour l’heure, l’avortement, est seulement autorisé au Brésil en cas de viol jusqu’à huit semaines de grossesse ou quand la vie de la mère est en danger.

 

Monsanto au centre d’une nouvelle bataille juridique en France

Le Monde.fr | 12.06.2013

 

C’est un nouveau revers contre Monsanto en France. Le tribunal administratif de Montpellier a suspendu, mardi 11 juin, les travaux d’extension d’une usine de production de semences du géant américain dans la ville de Trèbes (Aude). Un site régulièrement visé par les collectifs anti-OGM qui le soupçonnent de produire des graines génétiquement modifiées.

L’entreprise, implantée dans la commune depuis 1997 sur une zone de 7 hectares (avec une capacité de stockage de 24 000 m3), projettait d’étendre ses installations de production et de conditionnement de semences de maïs et de colza sur 2 hectares supplémentaires, pour un investissement de 50 millions d’euros, en raison d’“une croissance de la demande du marché”.

Depuis janvier, elle avait commencé les opérations de terrassement puis, en mai, les travaux de construction d’une soixantaine de nouveaux silos et séchoirs, après avoir obtenu un permis de construire de la mairie. En tant qu’installation classée pour la protection de l’environnement (IPCE), elle devait ensuite obtenir de la préfecture une autorisation d’exploitation avec enquête publique, pour une deuxième phase de travaux prévus d’ici la fin de 2014, visant à créer une nouvelle unité de traitement des semences et une nouvelle unité d’ensachage et de stockage.

NON-RESPECT DES HAUTEURS RÉGLEMENTAIRES

La justice, qui a statué en référé, a stoppé le chantier au motif d’un non-respect des hauteurs réglementaires des bâtiments en construction – le plan local d’urbanisme prévoit un maximum de 15 mètres. Le tribunal va maintenant examiner le dossier de demande d’annulation du permis de construire. La multinationale, de son côté, n’a pas encore décidé si elle ferait appel du jugement devant le Conseil d’Etat.

“C’est une victoire pour les riverains, susceptible de remettre en cause l’ensemble du projet ou au minimum le bloquer pendant une longue période, se réjouit Me Hélène Bras, avocate des riverains, constitués en association, à l’origine du référé – et par ailleurs avocate de José Bové, député européen et fer de lance du mouvement anti-OGM. Les riverains sont très incommodés par cet énorme site industriel qui arrive maintenant au fond de leur jardin.”

 

“Le bruit, la poussière et les odeurs sont incessants, sans compter les pelures de graines qui se déposent partout”, témoigne Marie-Thérèse Viburni, dont le jardin donne sur le chantier. Quand cette retraitée a acheté, il y a un peu plus de deux ans, une maison dans la zone pavillonnaire du Caïrat, alors séparée de l’usine par un terrain vague, elle ne savait pas que l’entreprise comptait étendre son site. “On a vu Monsanto racheter progressivement les terrains autour de l’usine, mais c’était officiellement pour limiter les nuisances. La mairie s’est bien gardée de nous informer des projets d’extension. Sans ça, je n’aurais jamais acheté là, soupire-t-elle. En cas de problème dans l’usine, on sera aux premières loges…”

CRAINTES SUR LES OGM

Mais si le site de Monsanto suscite tant de craintes et d’oppositions, c’est moins en raison de son caractère industriel que de la question controversée des OGM. Officiellement, l’usine, l’une des plus grosses d’Europe, produit chaque année des dizaines de milliers de tonnes de semences traditionnelles, pour moitié à destination de la France, et pour l’autre vers une trentaine de pays de l’Union européenne (essentiellement l’Espagne et le Portugal), d’Europe de l’Est et du Moyen-Orient.

Toutefois, lors d’une intrusion sur le site, en janvier 2012, des militants anti-OGM avaient découvert des sacs de maïs OGM MON 810 – interdit à la culture en France depuis le 18 mars 2012 – ainsi que des réserves de Poncho, l’un des insecticides systémiques de Monsanto dont l’utilisation est elle aussi prohibée dans l’Hexagone – et dont le principe actif, la clothianidine, sera interdit à partir de décembre dans l’Union européenne en raison de ses effets sur les abeilles.

“Notre site est habilité à produire, stocker et faire transiter des semences OGM. Il y a eu une production de maïs MON 810, notamment destinée à l’Espagne, mais nous l’avons stoppée l’an dernier afin de ne pas exposer nos salariés à des actions violentes de militants anti-OGM”, rétorque Yann Fichet, directeur des affaires institutionnelles de Monsanto France. Nous utilisons les produits chimiques autorisés dans les pays destinataires de nos semences.”

AGRICULTEURS SOUS CONTRAT

Les affirmations de l’entreprise ne rassurent pas les ONG. “La stratégie de Monsanto est de s’implanter petit à petit quelque part. On craint qu’ils distribuent des échantillons de semences OGM aux agriculteurs de la région et qu’ils finissent par nous contaminer”, explique Michel David, responsable départemental et national de la Confédération paysanne, qui a participé à de nombreuses actions contre le site, notamment en mai, lors de l’appel international contre Monsanto.

 

Pour fabriquer ses semences, l’entreprise a passé des contrats avec des agriculteurs locaux – entre 1 000 et 2 000 selon Monsanto. Les graines sont semées dans leurs champs, avant d’être récoltées, séchées, calibrées, nettoyées et enfin traitées, c’est-à-dire enrobées de pesticides ou insecticides.