Archives mensuelles : janvier 2019

Gilets jaunes et Syndicats

Gilets jaunes et syndicats : il n’y a que les montagnes qui ne se rencontrent pas !

gilets-jaunes-et-rouge-820x547

Les gilets jaunes des Hauts-de-France ont lancé un appel en direction des syndicats, pour qu’ils soutiennent, et prennent part à leur lutte. Le 10 janvier, dans plusieurs villes, l’action des gilets jaunes consiste à aller à leur rencontre pour discuter de convergence et de grève générale.

 

Du côté des gilets jaunes, ou du moins d’une partie d’entre eux, il s’agit clairement d’un dégel des relations. Fini les refus catégoriques de toute présence syndicale aux côtés ou au sein d’un mouvement se revendiquant apolitique. L’heure est plutôt à une tentative de convergence. L’appel à cette journée d’action en direction des organisations de travailleurs a pris son origine à Lille dans une assemblée générale de 300 gilets jaunes. Depuis, il a fait des émules au moins à Toulouse, Grenoble, Bordeaux, Montpellier, Lyon et Marseille.

« Sous notre gilet jaune, nous sommes bien souvent des travailleurs, chômeurs, retraités, précaires, mères isolées, personnes en situation de handicap », rappelle en préambule le texte servant d’appui à leur initiative. Une façon de se placer dans la défense de la même classe sociale que leurs interlocuteurs syndicaux. Ensuite, tout en affirmant être conscient qu’il n’existe pas de bouton pour lancer une grève générale, les gilets attendent des directions syndicales qu’elles prennent leur responsabilité : « Si dans la situation explosive actuelle, tous les syndicats, ensemble, appelaient à une grève générale […], s’ils mobilisaient l’ensemble de leurs militants […] pour bloquer toute l’économie en France […], alors il y aurait un énorme rapport de force pour imposer l’ensemble de nos revendications ».

 

Se parler pour se comprendre

 

Si l’hostilité n’est plus de mise, la défiance et le choc des cultures n’ont pas totalement disparu. Le communiqué signé le 6 décembre par toutes les organisations syndicales, à l’exception de Solidaires, condamnant « les violences dans l’expression des revendications », sans condamnation des violences policières restent présent dans les esprits. Même si la CGT a publié un second communiqué, quelques heures plus tard, prenant le contre-pied de celui en commun, le mal était fait. Pourtant, ce 10 janvier à Montpellier, une petite trentaine de gilets jaunes s’invite dès 9 h devant la maison des syndicats. Prévenue la veille au soir, la CGT accepte la rencontre à laquelle se joint une représentante du syndicat des instituteurs de la FSU. Les échanges commencent. Une quadragénaire, gilet jaune depuis le 17 novembre, note des incompréhensions en début de mouvement, une colère expliquant le refus d’une présence des syndicats, et la nécessité d’un travail commun aujourd’hui. Une autre pointe un besoin ressenti d’organisation d’une partie des gilets jaunes. Elle espère la trouver ici.

Pourtant au cours de la discussion, le ressentiment refait surface par moment. « Pourquoi vous n’êtes pas avec les gilets jaunes ?», interpelle abruptement un retraité qui admet avoir été souvent hostile aux syndicats pendant sa vie professionnelle, tout en confessant « avoir fermé sa gueule au boulot ». Les échanges pour se comprendre reprennent, coupés par une intervention amère : « si c’est pour que nous soyons dans la rue, et que vous alliez discuter ». Pourtant dans l’ensemble les points de vue se rapprochent. Les accusations d’inaction des syndicats sont relativisés. Une gilet jaune rappelle à ceux de ses compagnons qui s’échauffent, qu’au départ, ce sont eux qui n’ont pas voulu des syndicats. De son côté, la CGT, engoncée dans ses habitudes et références, regrette l’absence d’interlocuteur pour s’organiser ensemble et récuse l’inaction dont elle aurait fait preuve. « Nous ne sommes ni à côté, ni en dehors de ce qu’il se passe dans le pays », explique le responsable de l’union départementale. Pour appuyer son propos, il égrène les moments de mobilisations syndicales des derniers mois : 9 octobre, retraités, 14 décembre.

Interpellé par un de ses syndiqués portant le gilet jaune et accusant la CGT de passer à côté du mouvement, la réponse se fait tempétueuse : « je vais voir les militants pour leur dire que c’est le moment de secouer le patron et de mettre leur boîte en grève ». Avec des effets limités pour le moment. Malgré ces petits moments de frictions, une participation de la CGT à la manifestation déclarée de ce samedi s’esquisse et sera discutée le lendemain dans les espaces de décision du syndicat. Mais, quelle qu’en soit la décision, un processus s’engage. L’idée d’une manifestation rassemblant gilets jaunes, vert et rouge le 27 janvier se dessine. En attendant, la CGT se rendra à la prochaine assemblée des gilets jaunes et ceux-ci seront invités si le syndicat confirme l’organisation d’un débat sur l’urgence sociale.

 

Se comprendre pour s’unir

 

À Toulouse, la réunion est programmée jeudi à 18 h. Dans la ville rose, les manifestations des gilets jaunes et des syndicats se sont déjà rencontrées à deux reprises avant les fêtes de fin d’année. Pour l’entrevue de ce soir à la Bourse du travail, la CGT a invité toutes les organisations syndicales à venir. Mais Toulouse n’est pas la seule ville où des actions en commun ont déjà lieu. À Martigues, gilets jaunes et gilets rouges ont appelé ensemble à la manifestation du 5 janvier avec un tract unitaire. Dans le Doubs, les unions locales de Montbéliard de la CGT, la FSU et de Force ouvrière se joignent au défilé des gilets jaunes pour protester contre la répression et les mesures d’interdiction de manifester prises dans leur commune. Les initiatives locales se multiplient comme hier pour le déplacement d’Emmanuel Macron à Créteil, où syndicalistes et gilets jaunes ont réservé un accueil houleux au chef de l’État.

Pourtant, à l’échelle nationale, seule l’Union syndicale Solidaires appelle à une mobilisation de l’ensemble de ses adhérents, dans tous les départements, afin de renforcer le mouvement. De son côté, Philippe Martinez renvoie la décision au niveau local, en fonction des contacts noués. Interrogé jeudi matin sur LCI, il justifie ce choix par l’absence de coordination nationale des gilets jaunes. Cependant, comme Solidaires, la CGT ne se rendra pas à Matignon vendredi pour discuter du « Grand débat ». Pour lui, Emmanuel Macron est revenu sur sa parole du 10 décembre où il s’engageait à l’écoute. Lors des vœux du 31 décembre le message était clair : « je ne change rien ». Par contre, la CFDT, dont les positions sur les gilets jaunes ressemblent sur bien des points à celles du pouvoir, se rendra chez le Premier ministre. Elle ne sera pas la seule, rendant illusoire un appel de tous les syndicats à la grève générale, souhait de l’appel lillois des gilets jaunes.

 

Quand tout remonte à la surface

Avec les « gilets jaunes », un pouvoir trop sûr de lui et prétendant servir de modèle à l’Europe a dû céder devant la révolte de groupes sociaux jusque-là peu mobilisés collectivement. En un mois, transports, fiscalité, environnement, éducation et démocratie représentative ont été remis en cause.

Microsoft Word - Doc1.doc

À Paris, le 15 décembre 2018, trois « gilets jaunes » se relaient place de l’Opéra pour lire une allocution adressée « au peuple français et au président de la République, Emmanuel Macron ». Le texte annonce d’emblée : « Ce mouvement n’appartient à personne et à tout le monde. Il est l’expression d’un peuple qui, depuis quarante ans, se voit dépossédé de tout ce qui lui permettait de croire à son avenir et à sa grandeur. »

En moins d’un mois, la colère inspirée par une taxe sur les carburants a ainsi débouché sur un diagnostic général, à la fois social et démocratique : les mouvements qui agrègent des populations peu organisées favorisent leur politisation accélérée. Au point que le « peuple » se découvre « dépossédé de son avenir » un an et demi après avoir porté à sa tête un homme se targuant d’avoir balayé les deux partis qui, depuis quarante ans justement, s’étaient succédé au gouvernement.

Et puis le premier de cordée a dévissé. Comme, avant lui, d’autres prodiges de son acabit, eux aussi jeunes, souriants, modernes : MM. Laurent Fabius, Anthony Blair et Matteo Renzi, par exemple. Pour la bourgeoisie libérale, la déception est immense. L’élection présidentielle de 2017 — un miracle, une divine surprise, une martingale — lui laissait espérer que la France était devenue une île heureuse dans un Occident tourmenté. À l’époque du couronnement de M. Macron sur fond d’Hymne à la joie, l’hebdomadaire britannique The Economist, parfait étalon du sentiment des classes dirigeantes internationales, le représenta, tel Jésus, marchant sur l’eau, en costume éclatant et le sourire aux lèvres.

La mer a englouti l’enfant prodige, trop confiant en ses intuitions et trop méprisant de la condition économique des autres. Pendant une campagne électorale, la détresse sociale n’intervient que comme un décor, en général pour expliquer le choix de ceux qui votent mal. Mais, ensuite, quand les « colères anciennes » s’additionnent et que, sans considération pour ceux qui n’en peuvent plus, on en suscite de nouvelles, le « monstre », comme l’appelle M. Christophe Castaner, ministre de l’intérieur, peut surgir hors de sa boîte (1). Alors, tout devient possible.

L’effacement d’une mémoire de gauche en France explique qu’on ait si peu relevé les analogies entre le mouvement des « gilets jaunes » et les grèves ouvrières de mai-juin 1936. Déjà, la même surprise des classes supérieures devant les conditions d’existence des travailleurs et devant leur exigence de dignité : « Tous ceux qui sont étrangers à cette vie d’esclave, expliquait alors la philosophe et militante ouvrière Simone Weil, sont incapables de comprendre ce qui a été décisif dans cette affaire. Dans ce mouvement, il s’agit de bien autre chose que telle ou telle revendication particulière, si importante soit-elle. (…) Il s’agit, après avoir toujours plié, tout subi, tout encaissé en silence pendant des mois et des années, d’oser se redresser, se tenir debout. Prendre la parole à son tour (2).  » Évoquant ensuite les accords de Matignon, qui accouchèrent des congés payés, de la semaine de quarante heures et d’une augmentation des rémunérations, Léon Blum rapportera cet échange entre deux négociateurs du patronat : « J’ai entendu M. Duchemin dire à M. Richemond, tandis qu’on lui mettait sous les yeux les taux de certains salaires : “Comment est-ce possible ? Comment avons-nous pu laisser faire cela ?”  (3)  »

Un univers de contraintes technologiques, de questionnaires à remplir, de productivité à mesurer

  1. Macron aurait-il eu la même révélation en entendant les «gilets jaunes » raconter leur quotidien ? Les yeux rivés sur un prompteur, tendu, plutôt pâle, il a en tout cas admis que « l’effort qui leur a été demandé était trop important » et qu’il « n’était pas juste ». La « pédagogie » peut être joyeuse quand elle change de destinataire.

« Comment avons-nous pu laisser faire cela ? » Chacun connaît mieux, grâce aux « gilets jaunes », la liste des injustices commises par l’actuel gouvernement : 5 euros de moins par mois en 2017 pour les bénéficiaires de l’aide personnalisée au logement (APL) et, en même temps, la suppression de la progressivité de la fiscalité sur le capital ; l’élimination de l’impôt sur la fortune (ISF) et, en même temps, la baisse du pouvoir d’achat des retraités. Sans oublier le plus coûteux : la « simplification comptable » du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE) versé aux entreprises. L’an prochain, le Trésor public le paiera donc deux fois à M. Bernard Arnault, première fortune d’Europe, propriétaire de Carrefour et de LVMH, du Parisien et des Échos. Cette seule mesure va coûter près de 40 milliards d’euros en 2019, soit 1,8 % du produit intérieur brut (PIB) ou, si on préfère… plus de cent fois le montant de la réduction des APL. Dans une « vidéo coup de gueule » de cinq minutes qui contribua au déclenchement du mouvement des « gilets jaunes », Mme Jacline Mouraud interrogeait M. Macron à plusieurs reprises : « Mais qu’est-ce que vous faites du pognon ? » Voilà la réponse.

Un plein d’essence exorbitant, un contrôle technique automobile encore plus tatillon, et tout est remonté à la surface. Les banques qui se gavent sur chaque crédit qu’elles octroient, mais qui, par souci d’économies, « regroupent » leurs agences, c’est-à-dire les ferment, et clôturent les comptes de leurs clients lorsqu’ils rédigent un chèque sans vérifier leur solde pour boucler une fin de mois. Les retraites, déjà trop faibles, que le gouvernement ponctionne comme si elles étaient sa caverne d’Ali Baba. Les femmes qui élèvent seules leurs enfants et qui peinent à toucher la pension alimentaire de leurs anciens compagnons, souvent aussi pauvres qu’elles. Les couples qui doivent cohabiter malgré leur mésentente parce qu’ils ne peuvent pas payer deux loyers. Les nouvelles dépenses obligatoires, Internet, ordinateur et smartphone, qu’on règle non pas pour le plaisir de regarder des films sur Netflix, mais parce que la rationalisation des services de La Poste, du fisc, de la SNCF, la disparition des cabines téléphoniques aussi, ont détruit toute possibilité de vivre sans. Et les maternités qui ferment, les commerces qui s’étiolent, Amazon qui partout étale ses entrepôts. Tout cet univers d’anomie sociale, de contraintes technologiques, de questionnaires à remplir, de productivité à mesurer, de solitude, aussi, existe peu ou prou ailleurs qu’en France (lire « Sur les pas de George Orwell ») ; il s’impose sous des régimes politiques très différents, et il a précédé l’élection de M. Macron. Mais le président français semble aimer ce nouveau monde et en avoir fait son projet de société. C’est aussi pour cela qu’il est haï.

François Bard. – « Cours ! », 2018

© ADAGP, Paris, 2019 – Galerie Olivier Waltman, Paris, Londres, Miami

Microsoft Word - Doc2.doc

Pas par tous, cependant : ceux qui s’en sortent bien, diplômés, bourgeois, habitants des métropoles, communient dans le même optimisme que lui. Aussi longtemps que le pays est calme, ou désespéré, ce qui revient au même, le monde et l’avenir leur appartiennent. Propriétaire d’un de ces pavillons qui, dans les années 1970, représentaient un symbole d’ascension sociale, un « gilet jaune » ironisait avec amertume : « Quand les avions passent à basse altitude au-dessus du lotissement, on se dit : “Tiens, c’est les Parisiens, qui, eux, peuvent partir en vacances. Et, en plus, ils nous lâchent du kérosène.” (4)  »

  1. Macron peut toutefois compter sur d’autres appuis que celui des bourgeois nomades de la capitale, journalistes compris. Celui de l’Union européenne, par exemple. Avec un Royaume-Uni qui retourne à son insularité, une Hongrie qui renâcle, une Italie qui désobéit, elle ne peut pas se passer de la France ni la punir comme la Grèce quand ses comptes dérapent. Car, pour affaibli que soit M. Macron, il reste l’une des rares pièces encore vaillantes sur l’échiquier de l’Europe libérale. Bruxelles et Berlin veilleront donc à ce qu’il tienne.

La bourgeoisie, qui a le sens de ses intérêts, sait faire bloc quand la maison brûle

Au point de concéder à Paris quelques péchés capitaux. Quatre jours avant que le président français annonce qu’il acceptait plusieurs demandes des « gilets jaunes », ce qui entraînerait une révision à la hausse du déficit budgétaire au-delà de la sacro-sainte limite des 3 % du PIB, le commissaire européen aux affaires économiques et financières Pierre Moscovici, au lieu de le gronder et de le menacer dans l’espoir de le dissuader de faire preuve d’une aussi folle imprévoyance, fit savoir qu’il n’y verrait aucun inconvénient : « Mon rôle à moi, qui suis le gardien du pacte de stabilité et de croissance, n’est pas de dire à tel ou tel pays : “Vous devez couper dans telle ou telle dépense sociale, vous devez toucher à tel ou tel impôt. ” (…) Cette règle des 3 %, ce n’est pas la principale. Gérald Darmanin [le ministre des comptes publics français] disait, je l’entendais : “2,9 ou 3,1, ce n’est pas l’enfer ou le paradis” ; là-dessus, il n’a pas totalement tort, et c’est à la France de décider de ce qu’elle doit faire. Moi, je ne vais pas dire aujourd’hui : “La France est menacée de sanctions, elle est sortie des procédures de déficit” » (France Inter, 6 décembre 2018). On ne saurait trop conseiller aux Espagnols, aux Italiens, aux Grecs de traduire un tel passage (nos éditions internationales s’en chargeront…), et à un prochain gouvernement français, dont la souveraineté économique serait plus contestée et les dérapages budgétaires moins bien acceptés, d’en conserver la transcription dans ses dossiers.

« Dans les moments de crise, le chiffrage est secondaire », a plaidé M. Macron devant les parlementaires de sa majorité pour justifier la dizaine de milliards d’euros de déficit supplémentaire à laquelle il venait de se résoudre. Et Mme Angela Merkel a presque aussitôt appuyé le recul de son partenaire, destiné, selon elle, à « répondre aux plaintes des gens ». L’opposition de droite française s’est également empressée d’appeler à l’arrêt des manifestations. La bourgeoisie, qui a le sens de ses intérêts, sait faire bloc quand la maison brûle. Pour « sauver le soldat Macron », le patronat a même encouragé les entreprises à verser une prime exceptionnelle à leurs salariés — son président allant jusqu’à réclamer une hausse du smic ! Et les médias ont cessé de persifler un pouvoir aux abois. Un économiste et un politologue bien introduits les avaient prévenus : « Les journalistes doivent se rappeler qu’ils ne sont pas de simples observateurs mais qu’ils font partie des élites dont le rôle est aussi de préserver le pays du chaos (5).  » Message reçu par l’éditorialiste du Figaro après le discours du président de la République : « Pour l’heure, il faut reconnaître à l’exécutif le mérite d’avoir préservé l’essentiel. (…) Les mesures fiscales en faveur de l’investissement (suppression partielle de l’ISF, flat tax sur l’épargne…) sont maintenues, ainsi que les baisses de charges et d’impôts pesant sur les entreprises. Pourvu que cela dure (6)  ! »

Un sentiment de défiance absolu envers les canaux habituels de représentation

On ne saurait exclure que ce vœu soit exaucé. Le pouvoir a vacillé, il n’est pas à terre ; il s’est ressaisi, protégé par les institutions de la Ve République et par une majorité parlementaire qui lui restera d’autant plus fidèle qu’elle lui doit tout. Il a aussi fait comprendre que son libéralisme d’affichage ne l’empêcherait pas de déployer des véhicules blindés à Paris et d’interpeller préventivement des centaines de manifestants (1 723 le 8 décembre), comme il l’avait déjà fait deux semaines de suite. Il n’a reculé ni devant la fabrication de la peur — l’Élysée évoquant un « noyau dur » venu à Paris « pour tuer » — ni devant l’invocation d’un complot étranger — russe, bien entendu. Enfin, en mettant lui-même en avant la « question de l’immigration », M. Macron a confirmé sa disposition au cynisme politique.

Le pouvoir pourra également se prévaloir de la faible prise en compte par les « gilets jaunes » de l’ordre économique international. Les fanfaronnades « jupitériennes » du président de la République, sa symbiose avec l’univers financier et culturel des riches ont en effet favorisé l’illusion selon laquelle sa politique relevait d’un caprice personnel, et qu’il lui était donc loisible d’en changer radicalement sans remettre en cause toutes sortes de verrous. Mais la France ne dispose plus de sa monnaie, ses services publics sont subordonnés à la politique européenne de la concurrence, son budget est scruté ligne à ligne par les responsables allemands, et c’est à Bruxelles que se négocient ses traités commerciaux. Pourtant, dans la liste des quarante-deux demandes les plus diffusées par les « gilets jaunes », le terme « Europe » et l’adjectif « européen » ne figurent pas une seule fois.

De la même manière, les occupants des ronds-points et leurs partisans ont semblé plus soucieux de protester contre le nombre de parlementaires et les privilèges des ministres que de mettre en accusation l’impuissance de leurs gouvernants. Or, on vient de l’observer dans le cas de Ford, le patron d’une multinationale américaine peut refuser de prendre un ministre français au téléphone, y compris après que sa société a annoncé la fermeture d’une usine à Blanquefort, près de Bordeaux, et la mise au chômage de ses 850 salariés (7).

Analysant, il y a vingt ans, le mouvement des chômeurs de l’hiver 1997-1998, Pierre Bourdieu y voyait un « miracle social », dont la première conquête était son existence même : « Il arrache les chômeurs, et avec eux tous les travailleurs précaires, dont le nombre s’accroît chaque jour, à l’invisibilité, à l’isolement, au silence, bref à l’inexistence (8).  » Le surgissement des « gilets jaunes », aussi « miraculeux » et beaucoup plus puissant, témoigne de l’appauvrissement graduel de franges toujours plus larges de la population. Mais aussi d’un sentiment de défiance absolu, proche du dégoût, envers les canaux habituels de représentation : le mouvement n’a ni dirigeants ni porte-parole, il rejette les partis, écarte les syndicats, ignore les intellectuels, combat les médias. D’où, probablement, sa popularité, qu’il a conservée y compris après des scènes de violence dont n’importe quel autre pouvoir aurait tiré profit. Il pourra également mettre en avant la satisfaction d’une partie de ses revendications. À l’exception des détenteurs de fortunes, qui peut en dire autant depuis dix ans ?

Inutile de prétendre lire l’avenir d’un mouvement aussi culturellement étranger à la plupart de ceux qui font ce journal et de ceux qui le lisent. Ses perspectives politiques sont incertaines ; son caractère hétéroclite, qui a contribué à son audience, menace sa cohésion et sa puissance : l’accord entre ouvriers et classes moyennes intervient plus facilement quand il s’agit de refuser une taxe sur les carburants ou la suppression de l’ISF que quand une revalorisation du smic ferait craindre à un petit patron ou à un artisan l’augmentation de ses cotisations. Toutefois, un ciment unificateur possible existe, dans la mesure où bien des demandes des « gilets jaunes » découlent des transformations du capitalisme : inégalités, salaires, fiscalité, déclin des services publics, écologie punitive, déménagement des territoires, surreprésentation de la bourgeoisie diplômée dans les instances politiques et dans les médias, etc.

Deux cortèges qui se croisent sans se répondre, deux gauches qui s’ignorent

En 2010, le journaliste François Ruffin évoquait l’image de deux cortèges progressistes qui, à Amiens le même jour, s’étaient croisés sans se rejoindre. D’un côté, un défilé des ouvriers de Goodyear. De l’autre, une manifestation d’altermondialistes contre une loi antiféministe en Espagne. « C’est, écrivait Ruffin, comme si deux mondes, séparés seulement de six kilomètres, se tournaient le dos. Sans possibilité de jonction entre les “durs” des usines et, comme l’ironise un ouvrier, “les bourgeois du centre qui font leur promenade” (9).  » Au même moment, le sociologue Rick Fantasia relevait lui aussi, à Detroit, aux États-Unis, l’existence de « deux gauches qui s’ignorent », l’une composée de militants sans perspective politique, l’autre de réalistes sans volonté d’action (10). Même si les clivages d’Amiens et de Detroit ne se superposent pas tout à fait, ils renvoient au gouffre croissant entre un univers populaire qui subit des coups, essaie de les rendre, et un monde de la contestation (trop ?) souvent inspiré par des intellectuels dont la radicalité de papier ne présente aucun danger pour l’ordre social. C’est aussi ce divorce que le mouvement des « gilets jaunes » a rappelé à sa façon. Il ne lui appartient pas seul d’y porter remède…

Serge Halimi

(1« Un monstre qui est né de colères anciennes », Christophe Castaner, Brut, 8 décembre 2018.

(2) Simone Weil, « La vie et la grève des ouvrières métallos », La Révolution prolétarienne, Paris, 10 juin 1936.

(3) Cité dans Quand la gauche essayait. Les leçons du pouvoir (1924, 1936, 1944, 1981), Agone, Marseille, 2018.

(4) Cité par Marie-Amélie Lombard-Latune et Christine Ducros, « Derrière les “gilets jaunes”, cette France des lotissements qui peine », Le Figaro, Paris, 26 novembre 2018.

(5) Elie Cohen et Gérard Grunberg, « Les Gilets jaunes : une double régression », Telos, 7 décembre 2018.

(6) Gaëtan de Capèle, « L’heure des comptes », Le Figaro, 11 décembre 2018.

(7Cf. collectif, Ford Blanquefort même pas mort !, Libertalia, Montreuil, 2018.

(8) Pierre Bourdieu, Contre-feux, Raisons d’agir, Paris, 1998.

(9) François Ruffin, « Dans la fabrique du mouvement social », Le Monde diplomatique, décembre 2010.

(10) Rick Fantasia, « Ces deux gauches américaines qui s’ignorent », Le Monde diplomatique, décembre 2010.