Les chômeurs nouveaux boucs émissaires

http://alternatives-economiques.fr/blogs/abherve/2011/04/12/les-chomeurs-nouveau-bouc-emissaire/

Les prochains boucs émissaires sont arrivés : après les Roms, les immigrés, les musulmans, ce sera le tour des chômeurs, en attendant la prochaine cible (les enseignants, les fonctionnaires…?)

Et comme d’habitude c’est le Président de la République lui-même qui donne le signal du départ. Ce n’est plus depuis Grenoble, mais depuis Issoire.

Celui-ci a en effet déclaré “C’est un problème de justice, de justice sociale envers les salariés et les ouvriers qui travaillent dur que de s’assurer que celui qui est au chômage et qui a des allocations grâce à la solidarité nationale fera tous ses efforts pour accepter une offre d’emploi, pour accepter une formation pour s’en sortir “

Passons sur l’à-peu-près qui transforme les allocations chômage en produit de la solidarité nationale, alors qu’elles sont d’abord le produit d’une politique assurantielle, permise par le paiement de cotisations par les salariés et leurs employeurs, et les confond allègrement avec les allocations de solidarité, qui n’interviennent que de façon subsidiaire.

Sur le fond, y a-t-il des demandeurs d’emploi qui refusent une offre de formation, accessible, leur permettant d’acquérir des compétences nouvelles, facilitant leur retour à l’emploi ? Peut-être y a-t-il quelques cas, mais combien par rapport à tous ceux qui ne peuvent accéder à une offre de formation, faute de places disponibles, faute de financement mobilisable, faute de centre de formation accessible en transport en commun, faute d’offre appropriée… ? Un nombre infinitésimal !

Sur le fond, combien de demandeurs d’emploi refusent un emploi à temps plein , rémunéré selon les règles de la profession, et accessible sans dépenser presque autant d’argent pour s’y rendre que l’on va gagner ? Peut-être y a-t-il quelques cas, mais combien par rapport à tous ceux qui multiplient les candidatures en ayant au mieux des réponses négatives, et le plus souvent pas de réponse, combien par rapport à ceux qui acceptent quelques heures de travail par-ci, par là, dans l’espoir souvent vain de voir ce travail parcellisé se transformer un jour en vrai travail ?  Un nombre infinitésimal !

Cette offensive se fonde sur une volonté de flatter la frange de l’électorat populaire qui rejette l’assistanat, et a pour une large part rejoint l’électorat du Front National, électorat qu’il faut à tout prix reconquérir en vue du premier tour des élections présidentielles, comme si venir sur son terrain pouvait avoir un autre effet que de légitimer ses déclarations, et de rendre moins critiquable ses outrances.

Elle comporte plusieurs volets : le plus grossier est la proposition de loi déposée par Pierre Lang, député UMP de la Moselle, qui s’était jusqu’à présent davantage fait remarquer par ses réactions à des mésaventures conjugales (il avait porté plainte devant le Conseil de l’Ordre des médecins contre un de ses collègues, coupable d’avoir séduit son épouse !), et qui vise à faire travailler gratuitement les demandeurs d’emploi. Le texte est sans équivoque

“Les travailleurs involontairement privés d’emploi, bénéficiaires d’un revenu de remplacement depuis plus de six mois, accomplissent obligatoirement vingt heures par semaine de tâches d’intérêt général agréées par l’autorité administrative, au service de collectivités locales ou d’autres organismes publics”.

C’est tellement grossier que le Ministre du Travail et de l’Emploi, Xavier Bertrand, a dû faire part de son désaccord. Mais le message est lancé par un député d’un département où le Front National a fait un très fort score aux récentes élections cantonales : peut-on croire au hasard ?

Pus insidieux, l’usage des chiffres de l’enquête “Besoins de Main d’œuvre” réalisé comme chaque année par Pôle emploi, qui comme le relève Jean-François Couvrat, accentue les difficultés de recrutement et ne met pas en valeur que ces difficultés concernent essentiellement des emplois saisonniers et/ou à temps partiel, comme le montre le tableau publié sous le titre

Les 15 métiers rassemblant le plus grand nombre de projets de recrutement

Métiers Effectifs permanents à recruter en 2011 Effectifs principalement. liés à une activité saisonnière Ensemble
Viticulteurs, arboriculteurs salariés, cueilleurs 2 486 78 130 80 616
Agents d’entretien de locaux (y compris ATSEM) 44 428 20 073 64 501
Agriculteurs salariés, ouvriers agricoles 7 527 56 666 64 192
Serveurs de cafés, de restaurants (y.c. commis) 19 923 42 854 62 777
Professionnels de l’animation socioculturelle (animateurs et directeurs) 14 441 45 659 60 100
Aides, apprentis, employés polyvalents de cuisine 30 306 27 511 57 817
Aides à domicile et aides ménagères 37 171 14 252 51 423
Aides-soignants (médico-psycho., auxil. puériculture, assistants médicaux…) 27 456 9 082 36 538
Attachés commerciaux (techniciens commerciaux en entreprise) 28 399 1 183 29 582
Employés de l’hôtellerie 8 088 20 979 29 067
Ingénieurs, cadres études & R&D informatique, responsables informatiques 28 670 180 28 850
Cuisiniers 13 150 15 699 28 849
Secrétaires bureautiques et assimilés (y.c. secrétaires médicales) 22 539 3 302 25 841
Ouvriers non qualifiés de l’emballage et manutentionnaires 9 930 15 296 25 226
Employés de maison et personnels de ménage 16 398 7 871 24 269
TOTAL 310 912 358 467 640 798

Ce tableau montre que plus de la moitié des projets de recrutement concernent des emplois saisonniers. Si on y ajoute les secteurs de l’entretien et des services à la personne qui concernent le plus souvent des emplois à temps partiel, on approche les trois quarts des prévisions d’embauche ne concernant pas des emplois  permanents à temps plein.

Ce simple chiffre aurait dû, pour le moins, rendre la communication sur le potentiel d’emploi plus prudente. A moins que la présentation de ces chiffres n’ait été orientée pour étayer la thèse présidentielle et conforter l’idée que si les chômeurs le demeurent, c’est, pour une large part, de leur faute.

A cette offensive envers les chômeurs s’ajoute celle qui se met en place contre les fraudeurs aux prestations sociales. Là c’est Roselyne Bachelot qui monte au front, en déclarant  « Le nombre de fraudeurs est d’environ 200 000 par an, ça représente un peu plus de deux allocataires sur cent … si nous lançons ce dispositif maintenant, c’est parce que nous sommes comptables de l’argent public dépensé, parce que certains s’appuient sur les fraudes pour remettre en cause notre système social, parce qu’il faut faire savoir que nous luttons contre cette fraude, »

Cette marge, la ministre l’estime proche de 100 M d’€uros par an. On peut rapprocher ce chiffre des gaspillages de la vaccination contre la grippe H1N1, estimés par la Cour des comptes à 700 Millions d’euros, soit 7 fois le coût annuel de la fraude évaluée par la Ministre. De sa part, on aurait apprécié un peu de décence

L’article de Capital sur les déclarations présidentielles : ici

La proposition de loi de Pierre Lang :

Le blog de Jean-François Couvrat “Pôle-Emploi amplifie les difficultés d’embauche“: ici

Les résultats de l’enquête Besoins de Main d’œuvre 2011 :

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